Communauté franciscaine

Contributions des franciscains à la préservation de la culture traditionnelle et au développement politique et économique de la Nation Navajo.

Si l’évangélisation de toute population peut-être sujette à critiques lorsque l’annonce du message christique s’accompagne de l’éradication des attributs culturels de la communauté réceptrice, l’effort missionnaire peut parfois s’accompagner de réalisations sociales, économiques et culturelles qui concourent paradoxalement à la préservation du mode de vie traditionnel et à la création d’un espace de dialogue entre les dépositaires des savoirs sacrés et les représentants de la science et du mode de vie occidental.

Pourquoi les Franciscains bénéficient-ils d’une relative estime auprès des Navajo de 1898 à 1921 ?

 

  • Les franciscains tirent profit de l’hostilité manifestée par une partie de la population à l’égard des missionnaires protestants, considérés comme les représentants de la politique d’assimilation du gouvernement.
  • La communauté de Saint Michaels s’attache les faveurs de nombreux hommes influents au sein de la tribu.
  • Père Anselm, supérieur de la mission de 1900 à 1921, soutient activement les Navajo désireux d’acquérir de nouvelles terres et d’agrandir ainsi la réserve en dépit des pressions exercées par les grands propriétaires terriens mexicains ou américains et la compagnie de chemin de fer, Santa Fe Railroad. 

La création de la mission Saint Michaels…

En 1896, Mère Katherine Drexel (canonisée le 1ier octobre 2000) envoya un émissaire, Monseigneur Joseph A. Stephan, directeur du Bureau des Missions Catholiques, revendiquer son droit d’acquisition sur un lotissement de terre de 160 acres connu sous le nom de Cienega Amarilla.

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Katherine Drexel, Archives des Sisters of the Blessed Sacrament.
Les catholiques s’installèrent dans la réserve en 1898 avec la création d’une mission à l’emplacement de ce qui allait devenir Saint Michaels.
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L’école primaire administrée par les Sœurs du Saint Sacrement ouvrit en 1902. Rapidement, la communauté catholique s’attira les faveurs des Navajo car les sœurs proposaient une éducation de qualité accessible à tous.

En 1902, Père Anselm réussit à convaincre des familles originaires des régions de Tsaile, Round Rock et Lukachukai d’envoyer leurs enfants à Saint Michaels. 

Les Navajo se pressèrent sur le chemin de départ du Père Anselm pour le supplier d’accueillir d’autres enfants :

« Le départ des enfants pour l’école fut ponctué de discours. Un ancien se leva et exprima son espoir de voir les enfants ‘apprendre à regarder franchement, agir avec droiture, parler avec discernement et garder un esprit et un corps vigoureux’
Les enfants étaient emmitouflés dans des couvertures (…), serrés les uns contre les autres dans la carriole (…) Alors que le chariot se mettait en marche et que Père Anselm avait enfourché son cheval, un homme arriva avec son fils. Le Père Anselm prit l’enfant sur sa monture.  »[1]

Les enfants qui partirent ce jour-là pour Saint Michaels avec les frères étaient tous originaires d’une région où quelques années plus tôt en 1892, les Navajo, menés par Black Horse,  s’étaient rebellés contre l’agent Shipley qui souhaitait faire appliquer la loi d’éducation obligatoire de 1887 et emmener de force plusieurs enfants au pensionnat de Fort Defiance. [2] 
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Préservation de la langue navajo…

L’hostilité des Navajo envers l’enseignement obligatoire était motivée par des raisons matérielles et la crainte de voir leur progéniture s’éloigner du mode de vie traditionnel.

L’élevage de moutons était le principal moyen de subsistance : les enfants, notamment l’aîné de la fratrie, interrompaient souvent leur scolarité pour venir en aide à leurs familles. Les parents navajo craignaient également que le système éducatif instauré par le gouvernement fédéral ne constitue une entrave à la transmission du mode de vie traditionnel.

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Navajo women butchering a sheep

La plupart des jeunes Navajo en âge d’être scolarisés étaient envoyés dans des pensionnats, souvent situés en dehors de la réserve et dirigés par des missionnaires protestants proches du Bureau des Affaires Indiennes qui étaient réfractaires à la pratique de la langue navajo.

En 1849, une première liste de mots navajo est créée par le lieutenant James H. Simpson mais il faut attendre 1912 pour que les Franciscains publient le premier dictionnaire navajo, deux ans après leur dictionnaire des concepts navajo.[3]

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Lieutenant James H. Simpson en 1857. Visual Resources Database, Minnesota Historical Society; Location no. por 18361 p1; Negative no. 93481

Ces dictionnaires étaient avant tout destinés aux enseignants et aux religieux afin de faciliter le travail de conversion des Navajo.

Cependant, les franciscains furent les premiers à s’interroger sur la nécessité de créer des modalités de transcription à l’écrit du navajo, langue oralisée qui risquait à terme de disparaître si elle n’était plus enseignée au sein du nucleus familial.

Cet intérêt pour la préservation de la langue navajo est manifeste dans les déclarations du supérieur des frères franciscains de Saint Michaels, Frère Anselm. Il proclama solennellement son intention de concilier évangélisation et respect de la culture traditionnelle. Il identifia aussi cinq axes majeurs d’action pour la mission au nombre desquels on trouve l’enseignement du navajo (point trois):

  1. Un effort particulier sera porté à l’éducation qui doit améliorer la vie des Navajo en leur permettant de maîtriser la lecture, l’écriture et d’acquérir des qualifications pratiques. Cette éducation sera volontaire.
  2. On tâchera d’améliorer les soins médicaux déjà prodigués.
  3. L’identité culturelle traditionnelle navajo sera préservée à travers la création d’un alphabet navajo.
  4. Les valeurs traditionnelles navajo transmises au sein des familles seront respectées.
  5. On devra maintenir des liens entre les diplômés de l’école et les frères et sœurs de la mission. [4]
[1] Provincial Chronicle, 14 (3) : 132-139.
[2] Hoffman, Virginia, Broderick H. Johnson. Navajo Biographies. Rough Rock, Arizona : Rough Rock Demonstration School,  pages 186-212.

[3] Simpson, James H. Navajo Expedition: Journal of a Military Reconnaissance from Santa Fe, New Mexico to the Navajo Country Made in 1849 by Lieutenant James H. Simpson. Frank McNitt, ed., Norman, University of Oklahoma Press, 1964.
Franciscan Fathers. A Vocabulary of the Navajo Language, St Michaels, 2 vol., 1912. Franciscan Fathers. An Ethnologic Dictionary of the Navajo Language. St Michaels:  St Michaels Press, Arizona, 1910. [4] Butler Lee Kristie. Along the Padres’ Trail : St Michael’s Mission to the Navajo, 1898-1939.  St Michaels Museum Press. Arizona : St Michaels, 1991.

Collaboration avec les chefs tribaux:

En gagnant le respect de chefs respectés tels que Chee Dodge, les franciscains parviennent à légitimer leur présence au sein de la communauté navajo. Chee Dodge devient le président du premier conseil tribal navajo qui se tient à Toadlena (Nouveau-Mexique) le 7 juillet 1923.

Chee Dodge était né quatre ans avant la déportation vers Bosque Redondo (également connue sous le nom de Longue Marche), il avait appris l’anglais auprès de son oncle, un employé du gouvernement fédéral qui l’avait élevé à la mort de sa mère.

Il exerça les fonctions d’interprète, d’émissaire de l’armée, ouvrit une trading post et fit l’acquisition de nombreuses terres qui lui permirent d’asseoir sa réputation. Chee Dodge contribua à l’agrandissement de la mission en mettant une partie de sa fortune à disposition des Pères Franciscains.

Dès la création de la mission, Chee Dodge, Chic Sandoval ou Frank Mitchell, considérés comme chefs naturels de la tribu, se pressent aux repas organisés par les frères.

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Frank Mitchell et sa bourse médecine, mai 1965, Charlotte J. Frisbie.

Le confinement des Navajos à Bosque Redondo s’est révélé un gouffre financier pour le gouvernement et les Navajo ont obtenu 5000 mètres carré de terres pour assurer leur subsistance. Les emplois offerts par les missionnaires franciscains sont acceptés sans états d’âme. La communauté, agitée par de nombreuses dissensions, doit trouver les moyens financiers, matériels et politiques de se reconstruire et de redéfinir son identité.

L’agrandissement de la réserve par l’acquisition de terres participe à ce processus de renouveau identitaire et les Navajo trouvent en la figure du Père Anselm Weber, un porte-parole auprès du gouvernement.

Père Anselm Weber envoie de nombreuses missives aux membres du Congrès pour demander l’agrandissement de la réserve. Il ne cesse de partir à la rencontre des familles qui souhaitent acquérir ou faire valoir leurs droits sur les terres qui se trouvent à proximité de la ligne de chemin de fer. Entre 1913 et 1915, la compagnie de chemin de fer Santa Fe Railroad échange ainsi plus de 600 000 acres de terres situées dans la réserve pour d’autres terrains dans le reste du pays.

En 1914, Père Anselm, craignant l’arrivée de nouveaux éleveurs de bétail blancs, publie un pamphlet intitulé « The Navaho Indians : a statement of facts » en faveur de
l’acquisition de nouvelles terres par les habitants de la réserve et les Navajo vivant au delà des frontières établies lors du traité de 1868.

Son attachement à défendre les intérêts territoriaux des Navajo remonte à 1904 :

« En 1904, des Navajo vivant en dehors de la réserve vinrent me faire part de leurs requêtes : des Mexicains et des hommes blancs envahissaient leur territoire et les dépossédaient de leurs maisons et terres. Je ne pouvais me dérober à leur supplique et refuser de venir en aide à mes frères navajo. Bien entendu, ce travail incombait au gouvernement mais celui-ci ne fit rien (…) Ces Navajo vivaient à une distance de 20 à 60 miles de notre mission. Je pris l’habitude de me rendre dans leur région et faire le levé des terres. Ces personnes pouvaient ensuite se rendre à Fort Defiance et obtenir un titre de propriété pour ces terres »[1]

Père Anselm ne se contente pas de soutenir les Navajo auprès des représentants gouvernementaux présents dans la réserve. Il se rend ainsi à Washington en 1907 où il rencontre le président Theodore Roosevelt qui le charge du tracé des nouvelles frontières de la réserve.

En 1916, Père Anselm effectue un ultime voyage dans l’Est : peu de temps après, les médecins lui diagnostiquent un cancer du rein. Grâce aux efforts du Père Anselm, la réserve s’agrandit d’un million d’acres : 122 000 acres sont allouées aux Navajo résidant en dehors des frontières de départ de la réserve.[2]

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Père Anselm Weber.

La mort du Père Anselm, le 8 mars 1921, ne met pas fin à la collaboration fructueuse entre les Navajo et la communauté de Saint Michaels.

Les frères franciscains continuent d’étudier la langue navajo. Un catéchisme et guide NavajoAnglais [3] est publié en 1937 par la maison d’édition créée par les missionnaires franciscains, St Michaels Press, dont le catalogue ne se limitera pas aux ouvrages religieux mais fera connaître à la communauté scientifique les travaux du Père Berard Haile qui reçoit les confidences de nombreux hommes médecine navajo. Ces derniers, craignant de voir leurs cérémonies disparaître par manque de vocations, l’invitent à assister aux Voies (ensemble de rituels durant de 2 à 9 jours) et l’autorisent à transcrire les chants et prières traditionnels.[4]

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Père Berard Haile assisté de son interprète Chic Sandoval aux Presses de St Michaels dans les années 50.

Notes

[1] Antram, Cormac Father, OFM. Laborers of the Harvest. Gallup: The Indian Trader, 1998, page 48.

[2] Wilkin, Robert L. Anselm Weber, O.F.M. : Missionary to the Navaho, 1898-1921. Milwaukee : Bruce Publishing, page 226.

[3] Haile, Berard. A Catechism and Guide Navajo – English. St Michaels Press, 1937.

[4] Head and Face Masks in Navaho Ceremonialism. Salt Lake City: University of Utah Press, 1996, 1ière édition, St Michaels Press, 1946.

The Navaho War Dance, Squaw Dance. St Michaels Press, 1946.

The Navaho Fire Dance. St Michaels Press, 1946.

Legend of the Ghostway Ritual in the Male Branch of the Shooting Way and Sucking Way in its Legend and Practice. St Michaels, Arizona : St Michaels Press, 1950.

Love Magic and Butterfly People: the Slim Curley Version of the Ajilee and Mothway Myths. Ed. Karl W. Luckert. Flagstaff: Museum of Northern Arizona Press, 1978.

Waterway, A Navajo Ceremonial Myth told by Black Mustache Circle. American Tribal Religions, Volume 5. Flagstaff: The Museum of Northern Arizona Press, 1979.

 

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