Médecins navajo: Lori Arviso, Taylor McKenzie

Taylor McKenzie et Lori Arviso, deux chirurgiens au sein d’un système sanitaire à majorité blanc.

Dans les années 1970, la plupart des postes de responsabilité au sein de l’IHS étaient occupés par des blancs.

Les Navajo étaient cantonnés aux postes subalternes, infirmières, aide-soignants, techniciens radio…

En 1974, la Nation Navajo ne comptait qu’un seul médecin: Taylor McKenzie.

Il rejoignit les rangs du PHS en 1965 et devint le directeur de l’unité de Shiprock en juillet 1970.

Shiprock, Edward Carl.

Shiprock, Edward Carl.

Il endossa le rôle de porte-parole pour toute une génération de Navajo appelant à plus d’autodétermination dans le domaine médical.

Ainsi, le 17 avril 1970, lors de la 12e Conférence Annuelle sur l’Education Navajo, il avança plusieurs raisons à l’autodétermination et rappela qu’il soutenait depuis un certain nombre d’années le contrôle des hôpitaux de la réserve navajo par les autorités locales afin de permettre l’identification des patients à leur hôpital :

Certaines décisions relatives aux services médicaux offerts aux Navajo ne peuvent être prises que par des Navajo qui se sentent concernés par ces questions. Ces mêmes décisions, prises de manière unilatérale par l’hôpital et les responsables administratifs, ne feraient qu’engendrer du ressentiment et de la suspicion parmi les patients navajo: elles seraient acceptées avec bienveillance si elles étaient prises par une assemblée de Navajo appartenant aux communautés locales. [1]

Les difficultés de compréhension entre patients et employés de l’IHS subsistaient et les communautés locales estimaient
qu’elles n’étaient pas assez sollicitées pour l’élaboration des nouveaux programmes de santé.

Pour réconcilier les Navajo avec leur système de santé, le Conseil Tribal décida de créer une nouvelle instance qui aurait entière liberté pour créer ses propres programmes de santé. Le 2 juin 1972, la Navajo Health Authority vit le jour.

Dans le préambule de la déclaration de mission pour l’année 1973, la Navajo Health Authority exprima le souhait de concilier connaissances scientifiques et savoirs rituels :

La Nation se trouve à un tournant de son histoire. Ses dirigeants reconnaissent qu’il existe (…) une opportunité de bâtir une nouvelle société pour le Peuple- une société qui emprunterait aux non-indiens certaines aptitudes scientifiques et technologiques pouvant se fondre dans la culture navajo. [2]

Pour permettre la coexistence des savoirs rituels et scientifiques dans le même lieu de soin et offrir aux patients des traitements qui prennent en compte leurs croyances, les responsables de la Navajo Health Authority estimèrent qu’il fallait encourager les vocations médicales parmi la population. Certes, le PHS collaborait avec les hataali depuis plusieurs années et de nombreux Navajo étaient employés dans les hôpitaux de la réserve. Cependant, que ce soit par loyauté à l’employeur blanc ou à cause de l’acculturation, ces employés navajo étaient parfois irrespectueux envers les patients les plus traditionnels.

En octobre 1972, l’université du Nouveau Mexique s’associa à une des divisions du Conseil Tribal, le Department of Health, Education and Welfare’s Bureau of Health Manpower Education et offrit à la Nation Navajo un financement de 5 millions de dollars pour l’ouverture de l’école de médecine.

L’école ne vit pas le jour mais les initiatives publiques, communautaires ou privées des années 1970 permirent à de nombreux Navajo de faire des études en médecine dans des universités réputées situées hors de la réserve. Fiers de leurs origines et fort de leur expérience du mode de vie traditionnel, certains choisirent de retourner vivre auprès des leurs afin de proposer des soins au plus près des revendications des patients.

Charles Grim, directeur de l’Indian Health Service jusqu’en 2007, affirmait dans un entretien accordé au site internet médical Tribal Connection en juin 2004:

  • 1981: 16% des employés de l’Indian Health Service sont Indiens.

  • 2004: 36% du personnel est issu de la communauté indienne. [3]

Lori Arviso Alvord: première femme chirurgien navajo

Lori Arviso Alvord, première femme navajo chirurgienne et auteur du livre The Silver Bear and the Scalpel, a dû apprendre à s’affirmer, afin de pouvoir s’imposer comme un chirurgien réputé.

alvord

Lori était confrontée à deux types de difficultés :

  • la réalisation d’actes chirurgicaux interdits par sa culture d’origine

  • les préjugés de ses collègues qui la considéraient comme un produit de la politique des quotas.

Sans les aides financières du gouvernement, Lori n’aurait jamais pu étudier à Dartmouth. Cependant, elle rappelle qu’elle a sans cesse dû lutter pour se faire accepter par ses camarades de classe et ses collègues.

Le docteur Ron Lujan, son professeur, lui-même issu d’une des communautés indiennes de la région des Four Corners (les Pueblo), ne cessait de lui répéter qu’elle devait fournir davantage d’efforts qu’un étudiant blanc pour parvenir à se faire respecter par le corps médical :

En tant que médecin appartenant à une minorité raciale, tu seras constamment contestée, tes décisions seront remises en question, ton autorité mise en doute. (…) Pour avoir du succès, tu devras être plus exigeante envers toi-même. Tu devras étudier avec plus d’acharnement, t’entraîner plus longtemps et connaître ton domaine sous toutes les coutures. [4]

Etudiante à Dartsmouth, le retour auprès des populations indiennes du Sud-Ouest fut douloureux pour Lori.

Au contact des autres étudiants blancs, Lori était devenue étrangère à sa propre culture malgré le rapprochement opéré avec les membres des autres tribus.

Disséquer des cadavres, poser des questions d’ordre privé dans le but de trouver les causes de la maladie, affirmer la primauté de l’individu sur les décisions prises par la famille ou le clan, travailler dans l’urgence sont contraires aux valeurs et comportements navajo.

Lori affirme ainsi :

J’avais appris le cycle de Krebs, j’avais appris à réaliser une laparoscopie mais en faisant cela, j’avais aussi appris à être blanche. Avec ma coupe de cheveux court, tel un page et ma veste médicale blanche et un stéthoscope autour du cou, je ne ressemblais pas à une femme du Diné pour mes patients navajo. Le prix de mon savoir était élevé.[6]

Lori dut donc trouver un équilibre entre les exigences imposées par l’exercice de la médecine occidentale et sa redécouverte de la culture navajo.

alvord surgery

Aujourd’hui, elle essaie d’opérer ses patients en recréant dans la salle d’opération le sens d’harmonie cher aux praticiens traditionnels navajo:

J’étais peut-être une bonne chirurgienne mais je n’étais pas une bonne guérisseuse. Je suis retournée auprès des médecins de ma tribu pour apprendre ce que ne pouvait m’enseigner l’internat de chirurgie. Ils n’ont eu de cesse de me transmettre le message suivant: ‘Tout est lié dans notre vie. Apprends à connaître les relations entre les êtres humains, les esprits et la nature. Prends conscience que la maladie ou la guérison dépendent de notre capacité à maintenir de fortes et solides relations dans chaque aspect de notre vie.

 [1] McKenzie Taylor. 12th Annual Conference on Navajo Education, Shiprock Civic Center, 17 avril 1970 cité dans Navajo Times, 23 Avril 1970.

[2] NHA, Resolution 4R-I, Navajo Health Authority, Statement of Goals, Functions and Philosophy, Window Rock, Arizona, 1973.

[3]http://www.tribalconnections.org/health_news/features/june2004p1.html

[4] Alvord Arviso, Lori, Cohen Van Pelt, Elizabeth. The Scalpel and the Silver Bear. New York: Bantam Books, 1999, page 50.

[5] Ibid, page 50.

[6] Ibid. p.58.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *