L’amant du lac et la visite papale au Canada

J’ai terminé la lecture de L’amant du lac, magnifique roman de Virginia Pésémapéo Bordeleau, au moment où les premiers articles de presse sur le pèlerinage de pénitence du Pape au Canada étaient publiés.

Voir notamment (liens disponibles en cliquant) :

Indian Country News, « Papal Visit: Apology at last in Canada. Pope Francis tells thousands gathered at Maskwacis he is sorry but the question remains: ‘What’s next?’ », Miles Morrisseau, 26 juillet 2022.

New York Times, « Pope to Offer a Long-Sought Apology to Canada’s Indigenous People », Ian Austen / , 24 juillet 2022.

Le Devoir, « Une visite papale qui suscite une diversité d’émotions », Sébastien Tanguay, 23 juillet 2022.

25 juillet 2022, Maskwacis, Alberta, Canada, le Pape, avec des chefs des 4 Nations. (Photo de Miles Morrisseau/ICT) Copyright, Publication Indian Country Today, Miles Morrisseau/ICT, 26 juillet 2022.

Ce déplacement intervient après le voyage en mars de plusieurs représentants amérindiens au Vatican pour exiger des excuses officielles de la part du souverain pontife au sujet des violences psychologiques, physiques et sexuelles imposées aux enfants amérindiens dans les pensionnats catholiques. Depuis des décennies, les conditions de vie de ces élèves autochtones, arrachés à leurs familles afin d’être assimilés et convertis, ont été bien documentées, que ce soit au Canada, aux États-Unis ou en Australie.

Partout, le même désir : éradiquer toute trace de l’indianité, et bien sûr, les mêmes moyens utilisés : interdiction formelle de pratiquer la langue autochtone, modification physique et vestimentaire (cheveux coupés courts, port obligatoire d’uniformes), conversion au christianisme et à ses valeurs morales (chasteté de la femme, mariage)…

Au Canada, environ 150 000 enfants auraient ainsi été contraints de rejoindre les rangs d’un de ses pensionnats chrétiens.

Une Commission Gouvernementale Vérité et Réconciliation chargée d’enquêter et de réparer le tort causé aux survivants et aux descendants de survivants avait officiellement reconnu en 2015 que les pensionnats chrétiens, qui existèrent entre 1883 et 1996, avaient mené un « génocide culturel. »

Voir ainsi :

  • Francis Paul Prucha, Americanizing the American Indian: Writings by “Friends of the Indian.” Cambridge, Harvard University Press, 1973.
  • Robert Trennert, « Educating Indian Girls at Nonreservation Boarding Schools, 1878-1920, » The Way We Lived. Ed. Frederick Binder, David Reimers, 1982, 54.
  • Elias B, Mignone J, Hall M, Hong SP, Hart L, Sareen J. « Trauma and suicide behaviour histories among a Canadian Indigenous population: an empirical exploration of the potential role of Canada’s residential school system. » Social Science Medicine 2012;74(10):1560–9.

St Joseph’s Convent, Fort Resolution Indian Residential School, Fort Resolution, Northwest Territories, date inconnue. Canada. Dept. of Mines and Technical Surveys/Library and Archives Canada

Metlakatla Indian Residential School, Metlakatla, British Columbia, date inconnue. William James Topley/Library and Archives Canada

Cross Lake Indian Residential School, Cross Lake, Manitoba, février 1940. Dept. Indian and Northern Affairs/Library and Archives Canada

Mais la fuite en France d’un missionnaire oblat coupable de viols (réfugié sur le territoire français malgré le mandat d’arrêt canadien ! Macron, tu attends quoi ?) et la découverte de nouvelles fosses communes près d’un ancien pensionnat (le Kamloops Indian Residential School) où sont toujours enterrés des milliers d’enfants assassinés et portés disparus ont ravivé la colère et le besoin de justice des Premières Nations autochtones canadiennes.

De nombreux survivants ou petits-fils de survivants n’ont pas été convaincus par les excuses du Pape.

1) parce qu’il n’a pas condamné la doctrine de découverte, ensemble d’édits papaux du XVsiècle qui autorisaient les puissances européennes à coloniser les terres et les peuples non chrétiens.

Deux personnes autochtones tiennent une banderole demandant l’abolition de la doctrine de la découverte. Celle-ci émane d’un édit de l’Église catholique publié en 1493 qui justifiait la colonisation.
Photo : Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

RoseAnne Archibald de l’Assembly of First Nations témoignait ainsi :

“I didn’t hear him specifically say that he was apologizing and saying, ‘I’m sorry,’ on behalf of the Catholic Church,” Archibald said. “He talked again about evils committed by Christians, he talked about being out of sync with the teachings of Jesus, but I didn’t hear it clearly… I really was hoping that those words would come out, that ‘I am sorry for what the Catholic Church as an institution has done to destroy your communities and your families,’ and I didn’t hear that.”

2) parce qu’il n’envisage pas de dédommager les victimes

3) parce qu’il continue de protéger par le silence des prêtres coupables de viols réfugiés dans leurs différents ordres en Europe.

Des membres de la communauté Inuvialuit ont donc refusé de participer à la rencontre avec le Pape et les Mères Mohawks ont demandé le départ du Pape et de tous les symboles chrétiens apportés avec lui.

En lisant les articles et les différents témoignages, je ne pouvais m’empêcher de repenser au livre L’amant du lac dont je venais à peine de tourner la dernière page.

Les missionnaires parlaient leur langage, elle avait écouté les leçons de catéchisme données au cours des étés au campement, seule saison où toute la bande était réunie au même endroit. Ils parlaient de leur Dieu fait homme qui guérissait en imposant les mains. Homme-dieu qu’ils ont sacrifié, cloué sur une croix… Ce qu’ils ont retenu, c’est le supplice, pas le pouvoir de guérir… Étrange religion, dont les bases sont érigées sur la souffrance et non sur la joie. Zagkigan Ikwè savait, et sans croire qu’elle fut une déesse, ses mains diffusaient une chaleur bienfaisante, douce ou forte selon les besoins. »

L’amant du lac est souvent qualifié de premier roman érotique écrit par une femme autochtone mais cette description se révèle réductrice à plus d’un titre. Tout d’abord, ce court ouvrage qui se lit d’une traite tant l’écriture est fluide, belle et passionnante, est une fresque historique animée d’un souffle lyrique rarement égalé. Certes, les scènes d’amour entre Wabougouni, une Algonquine et Gabriel, un métis, sont explicites mais jamais vulgaires ou gratuites. L’amour entre ces deux êtres, condamnés par la rémanence des drames familiaux à demeurer en marge de leurs communautés respectives, se vit en communion avec la Nature.

Le métis nageait dans l’onde froide du matin. Ses bras entraient dans l’eau puis en ressortaient en un rythme régulier, le battement de ses pieds le propulsait vers le large. Parfois, il plongeait et elle voyait ses jambes disparaître en laissant à peine une ride sur le lac. Cet homme aimait cette eau, et cette eau l’aimait. Pour l’instant, il lui faisait l’amour avec tout son être, glissait entier en elle qui, silencieuse, retenait ses clapotements, ses gargouillements de maîtresse en attente. Le corps ouvrait l’amante liquide, la pourfendait pour mieux la fouiller. Il retenait son souffle, puis au moment où il voyait rouge, d’un coup de jarret il remontait, la tête émergeait des eaux et alors, elles frémissaient, ondoyaient vers la rive et léchaient le sable en douceur. »

En se donnant l’un à l’autre, Wabougouni et Gabriel ne se contentent pas de céder à leurs pulsions, ils écrivent une histoire sensuelle, la leur, en accord avec leur environnement naturel : la rosée du matin, les eaux revigorantes et protectrices du lac Abitibi, l’immensité du ciel, à rebours des enseignements culpabilisants et asservissants des missionnaires chrétiens qui ont réussi à convertir une grande partie des Algonquins.

île Nepawa, lac Abitibi, photographiée par Mathieu Dupuis, JDM, 5 juin 2021

Sans révéler les multiples ramifications de l’intrigue, citons l’une des héroïnes de ce roman où par petites touches, Virginia Pésémapéo Bordeleau, qui fut peintre avant d’écrire, dessine les contours d’un traumatisme qui telles des encyclies se multiplient à la surface du quotidien au moindre choc.

Ces Robes noires qui reniaient le plaisir des corps, avec leur religion dressée en croyance unique et universelle, en créant un clivage dans leur esprit. Introduire le sens du mal avait été leur plus grande victoire, à ces damnés de l’amour. Et combien d’entre eux devaient cracher sur leur promesse de chasteté comme ce koukoudji [monstre cannibale en référence à la communion au sang et au corps du Christ, NDLR] qui l’avait engrossée dans la violence ? Car l’appel de la vie est plus fort que la volonté des hommes. Jamais elle ne renierait ses connaissances et ses croyances qualifiées de « païennes » par ces voleurs d’âmes. »

copyright Marty Two Bulls, 2014

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