Trading post

Les trading post jouent un rôle essentiel dans l’histoire sociale et politique des Navajo. C’est le passage obligé des familles navajo qui viennent vendre leur artisanat ou se ravitailler auprès de vendeurs blancs en denrées de première nécessité (farine, café…) Lieux de vente et de troc entre les colons blancs et les Amérindiens, elles participent à l’économie locale en diffusant des modes de production et d’échange qui révolutionnent en profondeur le système économique et social traditionnel des navajo.

En 1868, lorsque les Navajo sont autorisés à retourner vivre sur leurs terres ancestrales après l’épisode de confinement à Fort Sumner, aucune trading post n’existe encore sur la réserve. Mais, les commerçants bilagaana ne tardent pas à s’y installer et en 1900, plus de 79 trading post sont en opération. En 1930, on en compte plus de 154. L’économie domestique navajo reposant principalement sur l’élevage de moutons et la chasse, les traders furent relativement bien accueillis par les familles désireuses d’acquérir des denrées alimentaires courantes.

La plupart des trading post acceptaient le troc ; elles mirent graduellement en place un système de prêts sur gage légiféré d’après une charte mise en place par le Commissaire aux Affaires Indiennes en 1937. Les Navajo déposaient leurs bijoux contre du sucre, de la farine ou du café, ils récupéraient leurs biens après la saison de la tonte du mouton en revendant leurs tapisseries et laines aux traders. De nombreux traders étaient des Mormons, venus eux aussi faire du prosélytisme dans la réserve. Si les liens commerciaux tissés entre les deux communautés favorisaient l’assimilation des Navajo, les trading post assuraient une fonction vitale pour le Diné.

Les traders, souvent mariés à de jeunes femmes Navajo, servaient eux aussi d’interprètes entre les Navajo et les différents représentants des institutions blanches présents sur la réserve : éducateurs, médecins, prêtres… La trading post, lieu où convergeaient tous les membres d’une même communauté pour leurs achats, était avant tout un lieu de rencontres où circulaient rumeurs, nouvelles et informations en tout genre. Le trader ne se contentait pas de répondre aux besoins alimentaires des Navajo, il était aussi leur confident et dans une certaine mesure leur allié. Il acceptait d’enterrer leurs morts, leur ôtant les tracas causés par les interdictions rituelles afférentes aux cadavres. Il s’occupait aussi du courrier et les assistait dans leurs démarches administratives en remplissant la fonction d’écrivain public.

Le trader était un fin observateur de la vie locale. L’étude des livres de comptes de Lorenzo Hubbell, grande figure du commerce dans la réserve, révèle qu’en de nombreuses occasions, le trader n’indiquait pas l’identité exact de ses débiteurs ou acheteurs mais enregistraient la transaction sous leurs surnoms. Selon Bill Richardson, héritier du fondateur de la Cameron Trading Post, le trader connaissait tout le monde, par leurs liens de parenté et leur apparence. De nombreux traders développèrent des liens d’amitié avec les Navajo. Walter Gibson écrivait par exemple :

« Les navajo n’étaient pas uniquement nos clients, c’étaient aussi nos amis. Nous avons conservé de magnifiques pièces de joaillerie, des colliers, des perles, des bracelets, nous admirons les talents artistiques des Navajo (…) mais même si nous chérissons ces objets, ils n’ont pas autant de valeur à nos yeux que nos souvenirs avec les Navajo. Le souvenir des événements que nous avons partagés avec les Navajo, voilà notre vrai trésor. »

En raison des liens extrêmement forts noués avec la communauté navajo, certains traders prenaient de haut les travaux publiés sur les coutumes locales par des chercheurs. Faisant certainement allusion à la biographie du hataali Frank Mitchell, publiée par Charlotte Frisbie, Elizabeth Compton Hegemann écrivait ainsi :

« trop d’écrivains se sont basés sur les commentaires d’un seul hataali (…) Il y a peu de temps encore, nous étions l’ennemi juré des Navajo. Pourquoi voudraient-ils partager avec les hommes blancs leurs secrets les mieux gardés (…) Les gens qui ont vécu depuis des décennies parmi les Navajo savent tout cela. Sam Day ou Lorenzo Hubbell Jr [des traders] n’ont jamais émis d’avis catégoriques sur la spiritualité navajo. Je préfère écouter ce que ces hommes-là ont à me dire au sujet des Navajo même si cela demeure parcellaire. »

On retrouve dans les déclarations d’Elizabeth Compton Hegemann la notion d’un savoir acquis de manière directe, « a first-hand account », à la source. On mentionnera néanmoins l’existence de productions littéraires romanesques confortant la représentation du bon sauvage et du mythe de la Frontière dans l’imaginaire populaire avec notamment les feuilletons de Gladwell Grady Richardson qui signa plus de 300 romans et un millier de nouvelles de son vivant.

Néanmoins, la profondeur des liens d’amitié noués par certains traders comme Lorenzo Hubbell avec les Navajo (le chef Many Horses exigea d’être enterré dans le cimetière familial des Hubbell) peut sembler un gage suffisant pour garantir la véracité des faits décrits dans leurs mémoires.

Cameron Trading Post en 1920...

Cameron Trading Post en 1920…

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Photographies de Cameron Post aujourd'hui

Photographies de Cameron Post aujourd’hui.
Copyright Nausica Zaballos, 2006.

Problèmes posés par les trading post :

A l’instar des Franciscains, Clint N. Cotton est originaire de l’Ohio, état qu’il quitte en 1881 pour rejoindre les rangs des travailleurs du chemin de fer, au sein de la A & P Railroad et de la Santa Fe Railway Company. Il officie comme opérateur télégraphe. En 1884, il s’associe à John Lorenzo Hubbell, trader à Ganado.

Toujours associé à John Hubbell, C.N. Cotton décide de s’installer à Gallup, au plus près de la voie de chemin de fer, afin d’y ouvrir un commerce de gros fournissant l’ensemble des petites trading post de la région. Il parvint à détenir le monopole de la distribution et vente de deux produits extrêmement recherchés: le café Arbuckle et les couvertures Pendleton. Paradoxalement, si les tribus indiennes du Sud-ouest, et notamment les Pueblo, étaient passées maîtres dans l’art du tissage, c’est une famille de l’Oregon, les Bishop, héritiers du tisseur anglais Thomas Kay qui, à partir de 1909, raflèrent le marché dans le sud-ouest en inondant les réserves indiennes de leurs produits manufacturés tout droit sortis de l’usine de Pendleton.

Hubbell Trading Post en 1910.

Hubbell Trading Post en 1910.
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Hubbell Trading Post en 1920.

Tout en distribuant les produits Pendleton dans la réserve, C.N. Cotton contribua à faire connaître le tissage navajo sur la côté Est. Cependant, les couvertures navajo devaient s’adapter au goût des acheteurs potentiels. Cotton conseilla aux tisseurs navajo d’augmenter le nombre de couleurs utilisées. Il introduisit le recours quasi systématique à l’aniline, qui permit de varier le nombre de teintes disponibles. Il encouragea les Navajo à améliorer la qualité de la production de laine en sélectionnant les moutons. Il enseigna aux Navajo à imiter des motifs orientalistes.

John Lorenzo Hubbell et une tisserande navajo, photographie prise par Ben Wittick aux alentours des années 1890. Courtesy National Park Service  http://www.nps.gov/archive/hutr/adhi/adhi0c.htm

John Lorenzo Hubbell et une tisserande navajo, photographie prise par Ben Wittick aux alentours des années 1890.
Courtesy National Park Service
http://www.nps.gov/archive/hutr/adhi/adhi0c.htm

Enfin, il intervint également dans la production de bijoux navajo en embauchant un joailler mexicain chargé de la formation des jeunes artisans: il leur enseignait comment élaborer des motifs plus sophistiqués. Très tôt, les couvertures et « tapis » navajo étaient en vente à Philadelphie, chez Wanamaker, premier grand magasin américain.

Chief Joseph (Nez Percé) drapé dans une couverture Pendleton Courtesy of The Smithsonian National Museum of the American Indian http://www.nmaie-newservice.com/v1i3/photos.html

Chief Joseph (Nez Percé) drapé dans une couverture Pendleton
Courtesy of The Smithsonian National Museum of the American Indian
http://www.nmaie-newservice.com/v1i3/photos.html

De nombreux traders comme C.N. Cotton n’hésitaient pas à tirer profit des Navajo qui, venant d’être libérés du camp d’internement de Bosque Redondo, n’avaient pu mettre en place un système marchand avec leurs propres boutiques et réseaux de distribution. Toute l’économie traditionnelle était à réorganiser pour un Peuple de semi-nomades qui se trouvaient pour la première fois confrontés aux nécessités économiques imposées par la sédentarisation et l’hégémonie d’un système monétaire qui leur était complètement étranger.

C.N. Cotton employa des Navajo pour la construction du chemin de fer et la distribution de ses marchandises. Ces derniers étaient rémunérés en jetons valables pour des achats dans ses boutiques. Le système de rémunération mis en place par C.N. Cotton fut dénoncé à plusieurs reprises mais celui-ci parvint à faire une belle carrière politique à Gallup. [1]

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[1] Posts and Rugs, The Story of Navajo Rugs and Their Homes, by H. L. James, Southwest Parks and Monuments Association, Third Printing 1979; Copyright 1976 by Southwest Parks and Monuments Association. (Pages 71, 72).

C.N. Cotton and His Navajo Blankets, by Lester L. Williams, M.D., 1989, Avanyu Publishing Inc., Albuquerque, NM (Pages 9, 23, 24, 33).

Weaving of the Southwest, Marian Rodee, 1987, Schiffer Publishing Ltd., Atglen, PA, (Pages 98, 162).

 

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