Cornell-Navajo Field Health Research Program

Premiers pas vers une médecine bi-culturelle…

Entre 1955 et 1961, la clinique de Many Farms ne se contentait pas de prodiguer des soins à la population mais offrait des formations dans le domaine médical et anthropologique. Administrée conjointement par le Cornell University College of Medicine et le Conseil Tribal, elle accueillait patients, étudiants en médecine et anthropologues. Les premiers contacts entre la Nation Navajo et la Cornell University dataient de 1952. Une épidémie d’hépatite avait nécessité l’intervention de médecins extérieurs à la réserve.

many farms

A l’époque, le Department of Public Health and Preventive Medicine à Cornell participait au World Health Program qui venait en aide aux nations du Tiers-Monde. Les praticiens chargés d’endiguer l’épidémie d’hépatite en 1952 réalisèrent que la réserve constituait un terrain d’action similaire à celui des pays sous-développés : une aire culturelle et linguistique distincte, des conditions sanitaires déplorables, une population en proie à de nombreuses épidémies, un taux de mortalité infantile supérieur à la moyenne, une croissance démographique exponentielle…

En 1952, le Bureau of Indian Affairs supervisa un programme de dépistage de la tuberculose. 500 lits supplémentaires étaient nécessaires pour soigner la population. Jusqu’alors, de nombreux Navajos étaient envoyés dans des sanatoriums situés à l’extérieur de la réserve. La plupart refusaient d’être séparés de leur famille et interrompaient le traitement.

En 1952, le gouvernement tribal Navajo commença à collaborer avec l’équipe de la Cornell University sous la direction du docteur Kurt Deuschle. Celui-ci organisa des journées d’information auprès de la population, invita des medicine men et des responsables politiques visiter les hôpitaux de la réserve. Un nouveau médicament pour lutter contre le bacille avait récemment été découvert et les Navajo plaçaient beaucoup d’espoir dans cette avancée médicale.

En juillet 1955, la gestion des questions de santé passa du Bureau des Affaires Indiennes (BIA) au Public Health Service. Les nouveaux gestionnaires décidèrent de moderniser l’accueil des malades et la pratique médicale en territoire navajo.

Ils décidèrent de collaborer avec les anthropologues qui avaient publié de nombreux articles sur la gestion des différences culturelles.

De nombreuses réunions d’information publique furent organisées auxquelles les hataali furent conviés.

Les docteurs Kurt W. Deuschle et Walsh McDermott expliquent quels sont les différents traitements disponibles contre la tuberculose aux membres du Conseil Tribal. Courtesy of Milton Snow, The People's Health (Adair).

Les docteurs Kurt W. Deuschle et Walsh McDermott expliquent quels sont les différents traitements disponibles contre la tuberculose aux membres du Conseil Tribal. Courtesy of Milton Snow, The People’s Health (Adair).

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Des hataali observent le bacille à travers un microscope.

En 1954, le hataali Manuelito Begay prend la parole devant une équipe de médecins de Many Farms réunis à une cession du Conseil Tribal:

« Les médecins affirment que c’est en toussant dans la direction d’une autre personne que l’on attrape la tuberculose. Je n’y crois pas. Personne ne peut être aussi démuni face à une simple toux. Nous (…) savons comment cela se produit. C’est à cause de la cérémonie liée au Chant du Vent. Si elle se déroule mal, vous avez la tuberculose, si vous êtes frappé par l’éclair, pareil. » [1]

Mais, à l’été 1955, Kenneth Dennison, ex-patient émacié prend la parole devant le Conseil Tribal pour expliquer quels peuvent être les avantages à informer la population des dangers de la tuberculose:

« Je travaillais au Navajo Saw Mill de Fort Defiance- je refusais d’aller consulter le médecin. J’allais de plus en plus mal. Je commençai à cracher du sang. Je pris alors peur et je me rendis au sanatorium. Le docteur m’expliqua ce qui allait m’arriver si je ne me rendais pas immédiatement à l’hôpital pour y recevoir des soins. J’allais mourir. Je l’ai donc écouté et j’ai respecté ses prescriptions. J’ai pris les médicaments dont vous avez entendu parler. J’ai fait exactement ce qu’il m’a dit…et aujourd’hui, je suis vivant et je peux vous en parler. » [2]

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Frank Bradley, membre de l’Advisory Committee se rend au sanatorium de Fort Defiance. Ce fut pour lui une expérience extraordinaire:

« Les patients ne reçoivent pas tous le même traitement, on administre à certains les nouveaux médicaments. On découpera à d’autres les poumons. S’ils acceptent, on leur soulève et on leur retire des côtes. Lorsque vous comprenez ce que l’on fait à notre Peuple, vous vous demandez comment un être humain peut encore vivre après avoir été mutilé ainsi. Et puis, il lui manque un morceau de corps (…) Comment un homme peut-il vivre sans ses côtes ? C’était un mystère pour nous jusqu’à ce que nous soyons témoins de ce que l’on pratique au Sanatorium.  On nous montrait du doigt des patients et l’on disait: ‘Machin et machin a été opéré. On lui a enlevé tant et tant de côtes. Le patient hochait la tête et disait que c’était vrai. On nous expliquait que lorsque l’on incise une côte, on ne touche pas au cartilage et cela fonctionne comme avec une brindille sur un arbre. » [3]

Les Health-Visitors

Malgré la multiplication des témoignages en faveur des soins « modernes », les difficultés à convaincre la population à venir se faire soigner persistent.

L’équipe de Many Farms a l’idée de créer une nouvelle catégorie de personnels hospitaliers: les Health Visitors, des Navajo formés aux techniques occidentales mais bien vus de la communauté.

health visitor

Ils serviront d’interprètes et d’intermédiaires entre les patients et le docteur anglo.

Des Navajo sont formés aux premiers soins et embrassent la carrière d’aide-soignants ou d’infirmières. Pour contourner le tabou entourant la dissection de cadavres, les étudiants apprennent l’anatomie à partir de l’étude du corps des moutons.

mouton

Recrutés parmi les anciens patients qui avaient bénéficié des soins dispensés à la clinique ou à Fort Defiance où officiait Deuschle, ces « visiteurs médicaux » servaient de lien entre la clinique, les médecins et les patients.

Ces ex-patients reconvertis en personnel de santé présentaient l’avantage d’avoir eu un premier contact avec la médecine blanche. Tuberculeux, ils s’étaient pliés au traitement. Ils avaient guéri et pouvaient témoigner de l’efficacité des soins anglo. Au total, 8 « health visitors » furent formés. Ruth, deuxième health visitor à être formée, témoigna en 1970 pour le livre publié par John Adair:

« J’ai dit à ma mère que le chant n’avait pas amélioré mon état. ‘Si je bénéficie d’une autre cérémonie, cela ne m’aidera pas’. Ma mère entra dans une fureur noire. Je lui expliquai que j’avais la tuberculose. ‘Personne ne peut guérir la tuberculose, sauf l’hôpital’ » [4]

Si les Health Visitors louaient volontiers le système hospitalier public, ils étaient bien acceptés par la population. Les futurs « health visitors » possédaient tous des caractéristiques qui les rendaient dignes de confiance aux yeux des patients. Ils se présentaient en faisant référence aux clans auxquels ils étaient apparentés. Ils étaient pères et mères, signe d’une certaine maturité et expérience, ils parlaient un Navajo parfait, sans accent, contrairement aux Navajo davantage diplômés qui, après avoir été séparés de leurs familles pendant de longues années, s’exprimaient avec moins d’aisance et de rapidité.

[1] Adair, John, Deuschle, Kurt, Barnett R., Clifford. The People’s Health : Anthropology and Medicine in a Navajo Community. Rev. Ed. Albuquerque : University of New Mexico Press, 1988, p.41.

[2] Adair, John, Deuschle, Kurt, Barnett R., Clifford. The People’s Health : Anthropology and Medicine in a Navajo Community. Rev. Ed. Albuquerque : University of New Mexico Press, 1988, p.55.

[3] Adair, John, Deuschle, Kurt, Barnett R., Clifford. The People’s Health : Anthropology and Medicine in a Navajo Community. Rev. Ed. Albuquerque : University of New Mexico Press, 1988, p.43.

[4] Ibid, page 92.

 

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