Fête des mères : réflexions à propos de la Femme Changeante navajo

26/05 : en cette fête des mères, la dualité de Première Femme et Femme Changeante, deux figures féminines majeures de la grande famille des êtres sacrés navajos, m’apparaît riche d’enseignements. Première Femme est la femme par qui le chaos arrive, engendré par la discorde.  Déité primale, elle appartient aux mondes inférieurs, baignés de ténèbres, un univers chnotien aux contours flous où les lois physiques qui régissent le monde scintillant, à venir, de la surface de la terre, n’ont pas encore cours. Femme autoritaire, commandante, égocentrée, elle aspire à jouer un rôle politique majeur mais son désir de toute puissance la conduit à des décisions qui aliènent son entourage et surtout créent des factions, des clivages, empêchant l’harmonie, l’ordre et la beauté de régner. Il est toujours tentant de simplifier une spiritualité et philosophie de vie aussi complexe que celles des Navajos à quelques concepts clefs mais ces trois mots -harmonie, ordre et beauté- offrent une clef de lecture intéressante pour comprendre en quoi, Femme Changeante, miroir positif de Première Femme, constitue un chemin de vie à considérer pour connaître les bienfaits de « Sa’ah naaghai bik’eh hozhoon », « la longue vie et le bonheur qui suit la longue vie. »[1][1] traduction du Père Berard Haile, cité dans Sandner, Rituels de guérison chez les Navajo. Editions du Rocher, 1996, p.251.

Ce qui caractérise principalement Première Femme est son désir absolu de contrôle : dans un monde où règne les querelles entre espèces, le vol, et la violence, on pourrait le comprendre, mais les intentions de Première Femme sont peu louables : en exerçant une mainmise sur son entourage, en espionnant ceux qu’elle considère comme ennemis ou adversaires potentiels, elle ne poursuit pas le bien commun mais seulement le sien propre. Première Femme est rongée en permanence par la jalousie et la peur : de ne pas être respectée, de pas être aimée, d’être rejetée… Sa vie n’est que noirceur, doute et rancœur. Sa soif de possession à travers ses multiples infidélités est un moyen de se rassurer sur sa propre force de prédatrice : Première Femme prend et ne donne pas.  Elle forme d’ailleurs un couple stérile avec Premier Homme comme si elle était incapable de donner la vie et devenir mère.

Femme Changeante adopte elle, dès son plus jeune âge, la posture de l’abandon. Elle ne  lutte  pas contre les éléments, comme le montre la magnifique scène où elle se donne au soleil : elle fait corps avec eux, accédant ainsi à une compréhension à la fois intuitive et pragmatique des lois de la nature.

Illustration de Juliette Iturralde pour le livre Contes navajos du grand-père Benally, 2017, Goater.

Quand Premier Homme trouve le magnifique bébé qu’est Femme Changeante au pied de Gobernador Knob, il est saisi de joie alors que Première Femme s’inquiète de cette mystérieuse naissance. La confiance est ce qui fait cruellement défaut à la compagne possessive de Premier Homme. Femme Changeante est dans l’acceptation : lorsque ses deux fils, les Jumeaux, quittent le domicile familial pour retrouver leur Père, qui ne les a pas reconnus et élevés, elle accepte leur choix même si elle craint de les perdre. La quête identitaire de ses enfants se double d’une bataille contre des monstres (qui symbolisent les différents maux qui affligent le peuple navajo). Là encore, Femme Changeante s’adapte, elle reconnaît ses limites et n’affronte pas le danger directement, comme lorsqu’elle rencontre le géant Yé’iitsoh, mais s’appuie sur des forces autres que les siennes, celles de Femme Araignée notamment.

Illustration de Charles Yanito.

Christian Larqué, fondateur de l’association Four Winds, me faisait remarquer il y a de cela quelques années, les similitudes entre la spiritualité et la conception du monde navajos et les philosophies orientales comme le taoïsme et son appel à ployer et non dominer. Femme Changeante nous invite à faire preuve d’humilité, à accepter le changement pour croître et évoluer. Capable de vieillir en quelques jours, elle peut aussi redevenir enfant. Gardons donc l’ouverture d’esprit et la curiosité de l’enfant tout en acceptant le dépérissement physique inévitable de la vieillesse. Tirons profit des expériences sans les catégoriser systématiquement en bonnes ou mauvaises. Défaisons-nous de la supériorité vaine que confèrent des savoirs intellectuels qu’on peut toujours relativiser pour accueillir ce que la vie, la Nature ont à nous donner.

Femme Changeante a inspiré Theresa Gaskin, artiste caribéenne.

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