God is alive, magic is afoot, Buffy Sainte-Marie, Little Bird, Prix du Public Festival Séries Mania

L’héroïne de la série Little Bird, dont le dernier épisode a été diffusé (via Crave et APTN) le 30 juin 2023, est Esther Rosenblum, une brillante étudiante sur le point d’être embauchée dans un cabinet d’avocats réputé de Montréal. L’action se situe dans les années 1970 et l’avenir d’Esther s’annonce radieux. Elle est fiancée à David, fils de très bonne famille juive qui finit son internat de médecine. Les premières scènes se déroulent chez les parents de David qui ont dépensé beaucoup d’argent pour la somptueuse réception en l’honneur des fiançailles du couple… tout semble aller pour le mieux sauf qu’Esther surprend une conversation entre sa future belle-mère et plusieurs invités : elle décide alors de sauter le pas et de partir à la recherche de sa famille biologique.

Bezhig, lors de la réception donnée pour ses fiançailles avec David, pilier de la communauté juive de Montréal. Steve Ackerman/Courtesy of Crave/APTN

Esther, née Bezhig Little Bird, fait partie des ces milliers d’enfants amérindiens enlevés à leurs familles naturelles par le gouvernement et les services de protection à l’enfance canadiens. La plupart du temps, pour des motifs fallacieux, négligence parentale, mère célibataire, et toujours pour servir une politique d’assimilation. En les arrachant à leur communauté d’origine, en les forçant à ne plus parler et entendre leur langue natale, les petits amérindiens devenaient de bons canadiens, oublieux de leurs racines et cultures autochtones. De 1951 jusqu’au milieu des années 1990, environ 20 000 à 40 000 enfants amérindiens canadiens furent placés dans des familles non autochtones.

Bezhig – pas encore Esther – entourée de ses parents biologiques et de ses frères et sœurs naturels… Steve Ackerman/Courtesy of Crave/APTN

Cette terrible page de l’histoire canadienne – connue là-bas sous le nom de Scoop – n’est pas sans rappeler d’autres épisodes honteux de l’histoire coloniale à travers le monde. Qu’on songe aux enfants de la Creuse, ses enfants réunionnais envoyés dans la France métropolitaine rurale des années 1960, soit-disant pour faire de bonnes études et qui finissaient bonnes à tout faire (souvent violées) ou journaliers agricoles sans jamais revoir leurs familles… Ou plus loin de nous, aux jeunes aborigènes d’Australie qui parfois s’échappaient des pensionnats où ils étaient internés de force et traversaient tout le bush à pied dans le fol espoir de revoir leurs parents. Voir ainsi le film The Rabbit Proof Fence (Le chemin de la liberté), adaptation cinématographique du livre de Doris Pilkington Garimara qui narre son évasion

Steve Ackerman/Courtesy of Crave/APTN

Comme ce fut le cas avec les enfants réunionnais de la Creuse, la mini-série nous montre que les instances gouvernementales n’hésitèrent pas à falsifier des documents – sur l’acte d’adoption d’Esther, il est indiqué que sa mère l’avait abandonnée – voire à mentir aux familles. A la violence institutionnelle s’ajoute – hélas, dans le cas des autochtones nord-amérindiens – une violence physique perpétrée par les forces de police. Au final, c’est toute une chaîne de commande hiérarchique qui devient complice d’un système de placement inique aux conséquences désastreuses pour la jeunesse amérindienne.

De droite à gauche, Bezhig (qui signifie Une en Ojibwe), sa petite soeur Dora, et Niizh (le deuxième) le frère jumeau de Bezhig, juste avant d’être séquestrés et séparés en 1968.

A travers la mise en parallèle des destins des membres de la fratrie, séparés dans différentes familles, la série montre le traumatisme vécu par les enfants adoptés. Si Esther a atterri dans une famille aimante et aisée, ce qui lui a permis de réaliser des études la laissant à l’abri de la pauvreté, elle n’en est pas moins malheureuse : les remarques racistes de sa future belle-mère lui rappellent sans cesse qu’elle vient d’ailleurs et qu’en dépit de ses qualités et de son mérite, elle doit toujours lutter pour apparaître légitime. Quant au sort de Dora, la petite sœur victime de maltraitances psychologiques et sexuelles, il reflète celui de nombreux amérindien.nes qui échouent dans la rue et errent des années, avant peut-être de pouvoir se relever…

Little Bird est produit par Rezolution Pictures, entreprise basée à Montreal qui est à l’origine du film récompensé au festival de Sundance “Rumble: The Indians Who Rocked the World,” et Original Pictures Inc (Winnipeg) en association avec Fremantle International.

L’une des productrices est Jennifer Podemski, également scénariste et actrice autochtone, qu’on a pu apprécier dans Reservation Dogs – elle jouait le rôle de la mère de Willie Jack. Au scenario, on retrouve deux autres autochtones, la réalisatrice et professeur des universités Cree, Assinniboine et Saulteaux Raven Sinclair, une survivante et experte du Scoop, et Nakuset Gould, dont l’enfance fut similaire à celle d’Esther puisqu’elle fut adoptée à l’âge de trois ans dans une famille juive de Montréal. Les réalisatrices des épisodes sont également autochtones : Elle-Máijá Tailfeathers est Blackfoot et Sámi, et Zoe Hopkins est Heiltsuk and Mohawk.

A la fois poignant, bien écrit et très documenté, Little Bird se démarque aussi par l’interprétation remarquable de l’ensemble des acteurs. Darla Contois est superbe de colère retenue et de détermination : elle incarne à la perfection Esther Rosenblum, personnage complexe, partagée entre sa fidélité aux valeurs et traditions juives et son envie d’embrasser la culture de ses parents naturels.

Filmé à Regina et dans les prairies du Saskatchewan, Little Bird bénéficie en outre d’une bande-son exceptionnelle avec de nombreuses chansons de Buffy Sainte Marie, artiste Cree, dont cette reprise d’un poème de Leonard Cohen, d’abord paru en 1966 dans son roman Beautiful Losers. La version de Buffy Sainte Marie est sortie en 1969 dans son 6e album intitulé Illuminations. Dans la série, elle intervient au moment où Esther retrouve l’endroit où elle a grandi. Comme l’écrit Cohen, même mis à mort, Dieu (ou le Grand Esprit, ou ce qui transcende la matière, ou la magie, etc, choisissez ce que vous préférez) sont toujours là.

Bibliographie indicative :

  • Sinclair, Raven. 2007. “Identity lost and found: Lessons from the sixties scoop.” First Peoples Child and Family Review. 3.1 (2007): 65-82.

Disponible ici.

  • Longman, Nickita. « Coming home : Raven Sinclair and the Sixties Scoop. » Discourse. University of Regina Research Magazine. Spring/Summer 2018.

A propos du programme de géolocalisation des familles naturelles des survivants du Scoop. A lire ici

  • Gauvin, Gilles. « L’affaire des enfants de la Creuse. Entre abus de mémoire et nécessité de l’histoire. » Dans 20 & 21. Revue d’histoire 2019/3 (N° 143), pages 85 à 98.

Disponible ici.

 

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