Hataali

Le hataali, praticien navajo, est celui qui va chanter pour le malade. Il est responsable de la cérémonie de guérison et il connaît les histoires sacrées qui lui permettent d’exécuter la peinture de sable.

Hataali et Jish.

Le hataali ne se sépare jamais de son jish, bourse-médecine qui contient les « ingrédients » nécessaires à son travail de guérisseur.

Pollen, terre sacrée, herbes sont contenus dans la bourse médecine –jish– qui ne se contente pas d’être le réceptacle des « médicaments » ou instruments de guérison navajo.

En effet, le jish est un leg de Premier Homme, le grand ordonnateur qui institua l’alternance diurne-nocturne et construit le premier hogan. Avant d’atteindre la surface de la terre actuelle, les Navajo furent chassés du dernier monde inférieur après avoir provoqué la colère de Montre de l’Eau qui déclencha un déluge. Un roseau leur permit de gagner la surface de la terre mais ils se rendirent compte qu’ils avaient oublié l’essentiel : leur médecine.

« Premier Homme et Première Femme émergèrent de la Terre. L’eau montait derrière eux. Premier Homme dit :
‘Nous avons oublié quelque chose en dessous.’
Première Femme répondit :
‘Qu’est ce que c’est, mon mari ?’ ‘Il s’agit de notre médecine (…) Nous l’avons laissé en bas.’ ‘Eh bien, nous ne devrions pas faire cela. Ils ne peuvent pas vivre sans cela.'(…)
Ils envoyèrent l’oiseau à sa recherche. Il revint bientôt avec la médecine (…)
Premier Homme dit :
‘Lorsque vous possédez cette chose, la richesse est à votre portée. Cette chose, ce sont des moutons, des chevaux. La même chose que si vous possédiez des biens matériels.’ »

Autrefois, jish permit de recréer l’harmonie à la surface de la terre en réinstaurant le monde originel et les quatre montagnes sacrées. Jish assura la subsistance matérielle et spirituelle des Premiers Navajo. Jish, aujourd’hui, recrée l’harmonie à la surface de la terre en éradiquant tout mal qui empêcherait la beauté d’advenir. A travers jish, le hataali réaffirme son pouvoir créateur et sa filiation avec Premier Homme.

En 1973, Carl Gorman, Miller Nez et 50 guérisseurs se réunirent à Window Rock, afin de faire circuler une pétition demandant l’instauration d’une association regroupant l’ensemble des praticiens navajo traditionnels au sein d’une organisation similaire à l’American Medical Association.

Les hataali souhaitaient dénoncer les attaques des ministres pentecôtistes et  mormons. En effet, plusieurs membres de ces congrégations religieuses avaient appelé les fidèles à brûler les bourses médecine.

Les bourses médecine contiennent les éléments nécessaires à la guérison. Elles sont investies d’un pouvoir rituel et magique car elles sont vivantes. Les éléments qui composent le jish sont naturels et nourrissent la symbiose qui existe entre le hataali et les Yei, entre le patient, la communauté et la terre mère, Femme Changeante. Les jish doivent être utilisés à des fins rituelles. Or, de nombreux blancs possédaient des jish qu’ils avaient obtenus chez des traders.

Eddie Tso affirme que les jish détenus par les blancs et non utilisés rituellement sont dangereux- il existe ainsi une cérémonie pour renouveler et régénérer le jish qui aurait séjourné chez des étrangers[1] :

« C’est dangereux, donne le à quelqu’un s’il n’est pas renouvelé. Gardes-tu un pistolet chargé si tu ne tires pas avec ? ou un long couteau sous ton oreiller ? »[2] 

 [1] Cf. Frisbie J., Charlotte. Navajo Medicine Bundles or Jish: Acquisition, Transmission, and Disposition in the past and present. Albuquerque : University of New Mexico Press, 1987.

[2] Eddie Tso, entretien réalisé le 21 juillet 2006.

Les représentants politiques, éducatifs et spirituels de la Nation Navajo se battent pour faire appliquer le NAGPRA qui permet aux tribus de faire valoir leur droit à rapatrier les objets rituels détenus par des collectionneurs ou conservés par les musées. Ces objets sont ensuite « nettoyés » afin de pouvoir retrouver leur usage sacramentel.

Hataali récupérant les objets rituels exposés et entreposés au Wheelwright Museum.
Hataali récupérant les objets rituels exposés et entreposés au Wheelwright Museum.
Objets ayant été retirés des vitrines d'exposition du Zimmerman Center, Albuquerque pour être rendus aux tribus.
Objets ayant été retirés des vitrines d’exposition du Zimmerman Center, Albuquerque pour être rendus aux tribus.

L’apprentissage de l’homme-médecine, autrefois et aujourd’hui…

Autrefois, les hommes-médecine apprenaient au domicile de leurs maîtres. L’apprentissage était extrêmement long, il fallait parfois plusieurs années pour maîtriser l’exécution d’une cérémonie. Les individus qui se destinaient à devenir hataali mémorisaient les chants à force de les entendre et de les répéter. Ils assistaient à de multiples cérémonies comme invités ou assistants du hataali et apprenaient en observant. Les cérémonies de guérison se déroulant pendant l’hiver, seule une partie de l’année était consacrée à l’apprentissage des histoires sacrées. Aucun moyen de mémorisation n’était utilisé: il ne pouvait se servir ni de notes, ni de croquis.

Thomas Clani insistait à la fin des années 1970 sur la nécessité de connaître exactement chaque mot et chaque dessin. En effet, de l’exactitude du geste dépend la guérison du patient. Chaque prière recèle son propre pouvoir, chaque représentation picturale est une arme qui peut soit guérir, soit aggraver la condition du malade.

« Il apprend en s’asseyant face à son maître qui l’enseigne oralement chaque jour et parfois jusque tard dans la nuit. Il n’y pas de livres, de papier, de crayon. Tout doit être appris par coeur (…) L’apprentissage dure de 5 à 12 ans. Le déroulement de la cérémonie, les histoires, les chants et les prières doivent être sues avec exactitude. » [1]

L'instruction du futur hataali.Copyright Stories of Traditional Navajo Life and Culture, Navajo Community Press, chapitre Thomas Clani.
L’instruction du futur hataali.
Copyright Stories of Traditional Navajo Life and Culture, Navajo Community Press, chapitre Thomas Clani.

Pourtant, dès les années 1950, certains hataali songeaient à faciliter l’apprentissage de leurs élèves. Le nombre de hataali était en diminution et les jeunes navajo, rebutés par un enseignement trop fastidieux, rechignaient à devenir praticien traditionnel.

Hosteen Klah, le premier homme-médecine soucieux de transmettre ses savoirs en reproduisant les motifs des peintures de sable sur des tapisseries comprit lui, bien avant les années 1950, qu’il lui fallait songer à de nouvelles techniques pour assurer la subsistance des processus de guérison. Il invite aux cérémonies Yeibichai Franc J. Newcomb, propriétaire d’un comptoir commercial. Elle réalisera de mémoire et à l’aquarelle, des reproductions de peintures de sable. En 1911, Hosteen Klah bravera l’interdiction prononcée par les autres hataali et continuera à tisser des motifs cérémoniels. Ses œuvres, autrefois entreposées au Museum of Navajo Ceremonial Art fondé par Mary Cabot Wheelwright à Santa Fe en 1937, ont été rapatriées en 1977 au Ned A. Hatathli Cultural Center Museum du Diné College.

Certains hataali consentirent à enregistrer les mélopées des Voies, extrêmement longues à mémoriser. Certains medicine men commencèrent à enregistrer leurs chants dès la fin des années 1960. Deescheeny Nez Tracy était l’un d’entre eux :

« Réunir toute l’information vitale et la conserver sur des disques, des cassettes ou l’imprimer dans des livres peut devenir notre Bible, comme celle que possède l’homme blanc » [2]

De 1967 à 1969, certains hataali collaborèrent au Projet de la Culture Navajo, financé par des fonds fédéraux et géré par la tribu. Leur savoir fut enregistré sur des bandes magnétiques qui sont consignées à Window Rock et sont exclusivement accessibles aux Navajo depuis 1985. Cette exclusivité de consultation illustre la volonté de la tribu d’interdire l’accès du savoir rituel aux non-Navajo.

Dans les années 1970, on reprocha aux hataali de faciliter l’apprentissage des étudiants en altérant certaines cérémonies. Or, toute cérémonie modifiée perd son pouvoir de guérison. Ainsi, en avril 1969, Howard Gorman expliquait pourquoi certains hataali refusaient de laisser une trace écrite ou vocale de leur enseignement:

« Les hataali ne veulent pas enregistrer leurs chants (…) J’ai déjà envoyé cet enregistrement à Rough Rock (…) Je ne sais pas où l’envoyer; si je l’envoie à Gallup, ils s’en débarrassent en le transférant à Albuquerque (…) On leur a interdit de raconter certaines parties des histoires en été de crainte d’être foudroyé par l’éclair ou à cause des serpents à sonnette (…) Toutes ces choses agissent en interaction avec la Nature » [3]


[1] Johnson H. Broderick., ed. Stories of Traditional Navajo Life and Culture.  Tsaile, Ariz.: Navajo Community College Press, 1977, p.249.

[2] Johnson H. Broderick., ed. Stories of Traditional Navajo Life and Culture.  Tsaile, Ariz.: Navajo Community College Press, 1977, p.160.

[3] AIOHC Navajo Transcripts, American Indian Oral History Collection, 1967-72, MSS 314 BC, Center for Southwest Research, University of New Mexico, Albuquerque, microfilm, # 532, p.15.

Les programmes de formation pour homme-médecine

Le psychiatre Robert Bergman, initiateur du projet à Rough Rock, fut approché par des hataali soucieux de former de nouveaux chanteurs.  Le programme démarra car les derniers hataali avaient atteint un âge avancé et peu d’hommes jeunes étaient capables de faire face aux difficultés financières occasionnées par plusieurs années de formation.

Dès les années 1930 et le programme de réduction des troupeaux voulu par John Collier afin d’éviter l’érosion de la terre, les Navajo doivent se résigner à ne plus vivre de l’élevage ou de l’agriculture comme par le passé. Ils étaient obligés d’accepter un emploi salarié comme le montre la photographie ci-dessous prise en 1944. Il s’agit de Francisco Castillo, homme-médecine âgé de 62 ans, employé au dépôt de munitions de Fort Wingate.

Francisco Castillo, 62 year-old Navajo Medicine man employed as an ammunitions handler at Wingate Ordnance Depot. 1944
Francisco Castillo, 62 year-old Navajo Medicine man employed as an ammunitions handler at Wingate Ordnance Depot. 1944

Les hataali étaient si désemparés qu’ils se tournaient vers les représentants de la culture blanche pour trouver des solutions au nombre décroissant de vocations. Ainsi, en 1962, Frank Mitchell critiquait vivement le Conseil Tribal qui selon lui, ne prenait pas la mesure des conséquences d’une disparition des rituels :

« Je me demande ce que nous pouvons faire pour perpétuer ces chants et nos traditions (…) Les personnes qui dirigent notre tribu n’ont pas connaissance de ce qui se passe, ils ignorent les coutumes.
J’ai parlé avec des hommes blancs qui sont venus à ma rencontre pour discuter des coutumes et des pratiques de notre Peuple dans le passé. (…) Je vous demande conseil. Que recommandez-vous ? »

Le hataali Frank Mitchell auquel Charlotte Frisbie a consacré une biographie.
Le hataali Frank Mitchell auquel Charlotte Frisbie a consacré une biographie.

En 1962, Frank Mitchell fut désigné par un groupe de hataali pour faire connaître les revendications des hataali. Ils décidèrent d’accepter le soutien manifesté par les nombreux anthropologues, alors présents dans la région. Ainsi, Frank Mitchell réaffirma la nécessité de prendre des mesures politiques pour défendre la transmission des Voies.

Il s’adressa notamment à la communauté de scientifiques présents à Many Farms, dans le cadre du Cornell-Navajo Field Health Research Program:

« Apprendre les chants n’intéresse pas cette génération. Nous nous demandons comment nous pouvons continuer à pratiquer ces choses et perpétuer nos coutumes. Nous savons que la tribu incite les jeunes à aller à l’école en finançant leur éducation. Nous aimerions que la Tribu prenne connaissance de notre situation et finance l’étude de jeunes chanteurs. Nous ne songeons pas aux jeunes sans éducation. Nous pensons à plusieurs jeunes éduqués, certains d’entre eux ont travaillé en dehors de la réserve puis y sont revenus pour être auprès des leurs. C’est ce type de personne qui fera un bon homme-médecine si on finance ses études afin de rémunérer le maître hataali (…) Nous aimerions que vous parliez de cela au Conseil Tribal. » [2]

Dans le cadre du projet Rough Rock, douze apprentis furent formés, le premier groupe devint opératoire dès 1972. Même si le projet était largement institutionnalisé, ses instigateurs se rendirent compte qu’il fallait laisser plus de temps aux medicine men pour former les apprentis et que l’enseignement ne pouvait se dérouler dans une classe mais à domicile des hataali, dans leurs hogan.

La plupart des medicine men formés par le Projet Rough Rock se spécialisèrent dans une ou deux cérémonies.

 medman

Aujourd’hui, rares sont ceux qui vivent de leur art, la plupart des medicine men cumulent deux activités. C’est pourquoi la Nation Navajo a remis en place un programme de formation pour hataali. Comme pour le programme de Rough Rock, les medicine men qui acceptent de former de nouveaux apprentis reçoivent une aide financière en contrepartie: 300 dollars par mois sont alloués aux étudiants et 350 dollars aux hataali.

En contrepartie, hataali et apprentis s’engagent à faire preuve des qualités éthiques et spirituelles nécessaires pour servir le Diné.Les obligations du hataali et de son apprenti sont énumérées dans la brochure mise au point par l’office of Diné Culture, Language and Comunity Services. Élève et maître doivent en autre:

  • servir la communauté et ne pas tirer de bénéfice direct de leur pouvoir de guérison

  • ne pas exiger de rémunérations exorbitantes (reproche qui leur a souvent été fait)

  • faire preuve de modestie et de réserve

  • avoir une bonne réputation dans leur communauté d’origine

  • être mesurés, s’abstenir de boire avec excès ou d’avoir des conduites addictives dangereuses

 

med man programme

[1] Mitchell, Frank. Navajo Blessingway singer: The Autobiography of Frank Mitchell, 1881-1967, ed. Charlotte J.Frisbie and David Mc Allester, Tucson: University of Arizona Press, 1978, note 1, p.319.

[2] Adair, John, Deutschle, Kurt, Barnett R., Clifford. The People’s Health : Anthropology and Medicine in a Navajo Community. Rev. Ed. Albuquerque : University of New Mexico Press, 1988, p.175.

2 réflexions au sujet de « Hataali »

    1. presse@rdn Auteur de l’article

      Pour tout projet éditorial ou artistique, merci de formuler votre demande en écrivant à l’adresse suivante : presse@laroutedenausica.fr
      Malheureusement, afin de se consacrer pleinement à son travail d’enseignante et à sa vie familiale, l’auteur ne rencontre pas ses lecteurs hors salons du livre.

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