Extractivisme : les photos de Jo Ractliffe et de Thibault Lukacs

L’un des meilleurs moyens de rendre compte des ravages causés par l’extractivisme est de documenter les modifications de paysage ou d’habitat dans les régions minières.

Pour ce nouveau post, deux photographes sont à l’honneur.

D’un côté Jo Ractliffe, photographe sud-africaine à la carrière internationale, dont les clichés font l’objet d’une rétrospective au Jeu de Paume, à découvrir jusqu’au 24 mai.

De l’autre, Thibault Lukacs, doctorant en Anthropologie au Centre d’études sud-asiatiques et himalayennes. Il a récemment présenté son travail au Musée du Quai Branly lors d’un week-end de vulgarisation scientifique intitulé L’anthropologie va vous surprendre !

Si leurs clichés sont fort distincts, ils possèdent un point commun : saisir, via le medium photographique, les conséquences de l’action de l’homme sur le paysage.

Née blanche, au Cap, en Afrique du Sud, Jo Ractliffe parcourt en voiture son pays alors que les luttes contre l’apartheid s’intensifient.

Après avoir perdu une partie de son matériel photographique lors d’un cambriolage, elle réalise depuis son véhicule la série ReShooting Diana (de 1990 à 1999) en utilisant un appareil photo Diana, en vogue dans les années 1960 et au rendu plutôt limite (très peu de contrôle sur la lumière, clichés souvent flous.)

Diana was intended to raise questions about what we expect from photographs, particularly in relation to how history and memory have been constructed in South Africa through documentary photography, which privileged ideas of objectivity and truth. In Diana, both the subject matter – the incidental, the everyday of ordinary life – and the mode – seemingly random ‘snaps’ – challenged some of the conventional notions of how photographs should look and function. Ironically (one does not usually associate the snapshot with any degree of photographic skill), the Diana, with its fixed focus, plastic lens, light leaks and no exposure controls save ‘sunny’ and ‘cloudy’ dials, was not an easy camera to use. My first pictures were terrible and I had to rethink how I saw the world, also in photographic terms, and find a new approach to making images. »

Pour Ractliffe, il s’agit moins de saisir l’événement en train de se produire que les traces qu’il a laissées dans le paysage.

Cette approche fugitive, presque spectrale de la pratique photographique, se retrouve dans son autre série de clichés, Borderlands, réalisée entre 2010 et 2013. Jo Ractliffe s’intéresse alors à d’anciens sites militaires qui ont accueilli des soldats nés en Angola ou en Namibie. Parmi eux, l’ancienne mine d’amiante de Pomfret.

 » En 1988, l’ancienne mine d’amiante de Pomfret a été convertie en base militaire pour loger le bataillon 32, une unité des forces spéciales composée d’officiers blancs sud-africains et de soldats noirs angolais. Contraints de combattre pour l’Afrique du Sud, ces soldats et leurs familles se sont retrouvés apatrides. Malgré la nationalité sud-africaine qui leur avait été accordée, ils étaient ostracisés à cause de leur association avec le régime de l’apartheid. »

Les vétérans, certains âgés de plus de 60 ans, étaient trop pauvres ou fatigués pour rejoindre l’Angola. Rejetés par les sud-africains noirs qui les considéraient comme des traîtres, ils erraient dans l’ancienne cité minière. Voir aussi l’article de Christopher Clark publié dans Harper’s Magazine, The wrong side of history.

Borderlands, Pomfret. © Jo Ractliffe

A propos de la mine :

Pomfret was not on our maps. Once an asbestos mine, then an army barrack, it now houses Angolans who had fought in the war. Uniformed guards control the gate and you have to sign in to gain entry. It is a sullen place, unescaped from its past. There is a school and a clinic, but otherwise nothing to indicate that a few thousand people – so we were told – are living there. It has a mood I remember from childhood – listless Sundays with nothing to do and nowhere to go. Buildings stand empty in streets lined with gum trees, the church is veiled with camouflage netting, and towering over the landscape, grey and silent like the reminder of disaster not yet over, is the mill. One of the mineshafts has filled with water and local children swim in there – asbestos and all. David [Goldblatt, NDLR] photographed them, their bodies luminous in the dim watery light. An old man came to do his washing; he was thin, alarmed looking, his clothes so worn as to be almost transparent. He put down his bucket and sat rolling a cigarette from old butts and newspaper.

Interview donnée à The Photographer’s Gallery.

Borderlands, Pomfret. © Jo Ractliffe

En 2022, la photographe décide d’entreprendre le même voyage qu’elle avait effectué 40 ans plus tôt.

En 2022, j’ai décidé de retourner sur les lieux où, quarante ans plus tôt, j’avais réalisé mes premières photographies : la côte ouest de l’Afrique du Sud.

Partie du Cap, j’ai pris la route du nord, celle du Namaqualand et du fleuve Orange, à la frontière namibienne. »

Elle sillonne une région qui s’est forgée un passé mythique, invisibilisant les populations spoliées.

Beaucoup de villes de Namaqualand sont nées de la « découverte » du cuivre à Okiep en 1685.

En 1926, la découverte de diamants alluvionnaires près de l’embouchure de la rivière Orange provoqua l’arrivée d’une nouvelle vague d’aventuriers et les mines se développèrent.

La mythologie des frontières ressurgit avec le romantisme contemporain de la côte ouest et de Namaqualand ; les brochures touristiques regorgent d’histoires de baleiniers, de marins et de naufrages et de descriptions de « paysages vierges », de « villages historiques au charme désuet », de « gentils autochtones » et d’« hospitalité chaleureuse. »

La réalité de la vie quotidienne des communautés locales, celles-là mêmes qui avaient été dépossédées de leur terre et qui sont restées marginalisées et sans ressources, ont été effacées de ce récit.

Les conséquences de plus d’un siècle d’extraction à échelle industrielle des diamants, du cuivre et des sables minéraux lourds le long de ce paysage côtier a laissé une campagne ruinée;

les villes minières autrefois florissantes n’ont aucun véritable service public et le taux de chômage est l’un des plus haut du pays.

Aujourd’hui, les habitants de la région vivent encore parmi les mines, les amas de résidus, les sites de fonderie et les usines de traitement. »

(Interview accordée à l’occasion de la remise du prix Virginia.)

Okiep, © Jo Ractliffe

Écoutons encore Jo Ractliffe à propos de sa série Landscaping (2022-2024) :

J’ai traversé des bourgs agricoles, des villages de pêche et des colonies minières dispersées dans des paysages désolés, ravagés par des décennies d’extractivisme (…)

À Okiep, les anciens sites miniers n’ont toujours pas été réhabilités. Les résidents doivent vivre avec les résidus de mines, les anciennes fonderies, les eaux et les sols contaminés.

Mes œuvres précédentes traitent de l’inscription de la violence passée dans le paysage actuel, tandis que ces images évoquent un autre genre de dommage : ce que Rob Nixon appelle, dans son livre Slow Violence and the Environmentalism of the Poor ,  une destruction différée, dispersée dans le temps et l’espace … et qu’en règle générale on ne perçoit pas du tout comme une forme de violence. »

Okiep, © Jo Ractliffe

Port Nolloth, © Jo Ractliffe

 

Au noir et blanc de Jo Ractliffe s’oppose la couleur de Thibault Lukacs. Mais le jeune photographe a également adopté une approche au long cours de son sujet : cela fait plusieurs années qu’il se rend en Inde, dans le nord-est du pays, dans l’État du Jharkhand, au sein d’un petit village dont la subsistance dépend du vol de charbon dans une vaste mine à ciel ouvert.

Il a tiré de cette recherche un documentaire qu’il a présenté au FIPADOC et dont voici le résumé :

« Au nord de l’Inde, dans l’un des plus grands bassins miniers du monde, brûle depuis près d’un siècle le plus vaste incendie souterrain de la planète. C’est sur cette destruction qu’émerge, à partir des années 1970, une puissante famille mafieuse. Par le biais d’une myriade d’hommes de main, la mafia contrôle l’organisation du temps de vie et du temps de travail de dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants. Enfin, cette entreprise criminelle entretient et instrumentalise la catastrophe environnementale pour justifier, auprès des milliers de familles qui les subissent, les cadences d’un extractivisme débridé. L’ensemble de la société se voit ainsi violemment entraîné dans une course effrénée visant à maximiser les profits à court terme. »

Ses photos peuvent être vues sur son site personnel

© Thibault Lukacs

© Thibault Lukacs

 

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