D’Anog-Ite, la femme double, à Lucien Sebag.

Imaginez une grotte humide, le silence vous enveloppe, le froid règne…

Vous vous êtes aventurés, peut-être par mégarde, sur les terres d’Anog-Ite.

Rebroussez vite chemin, voyageur imprudent.

La colère de la femme double sera terrible.

Anog-Ite est l’héroïne imparfaite du chapitre La grotte du vent, un récit d’Histoires amérindiennes de rivières, de lacs et de mers.

Être profondément ambivalent, elle est capable du meilleur (par exemple, lorsqu’elle apprend aux Lakotas comment fabriquer armes et pièges pour chasser) comme du pire.

La femme double est avant tout une victime. De ses mauvais choix : elle a écouté sa mère qui lui conseillait de séduire Wi le soleil pour obtenir de nouveaux pouvoirs. Mais l’histoire orale nous montre comment elle s’enferme dans son ressentiment au lieu de tourner la page.

Femme délestée de ses privilèges pour avoir transgressé les lois fondamentales de l’hospitalité et de la solidarité, Anog-Ite est bannie dans une sorte de no man’s land qui préfigure la terre à venir.

Elle change d’identité : elle n’est plus Ite (qui signifie visage) mais Anog-Ite, la femme affublée d’un double visage, l’un souriant, l’autre terrifiant afin que tout le monde sache qu’elle est indigne de confiance.

R.G. BOWKER (né en 1938)  « Anog Ite Two-Faced Woman, » 1993. Lakota Gallery, Hill City, South Dakota, 1993

« Sur les terres sacrées Lakȟóta, il existe une grotte que les anciens appellent Oníya Ošóka, ce qui veut dire « la terre respire » ou « la terre souffle. » D’après les histoires de création Lakota, les premiers êtres du Peuple Lakota seraient apparus sur terre dans cette grotte. La grotte du vent est animée du souffle de vie, elle a permis aux ancêtres des Lakotas de voyager en toute sécurité des mondes inférieurs à notre monde actuel. Voici le récit de cet incroyable voyage.

Il y a bien longtemps, la terre ne contenait aucun être humain. Sa surface était recouverte de plantes, d’arbres et d’autres végétaux qui offraient refuge et nourriture aux animaux mais aucun homme n’y habitait encore. Les troupeaux de bisons devaient eux aussi arriver plus tard. Iktomi, l’esprit farceur, avait été banni sur terre. Il était accompagné d’Anog-Ite, une étrange créature. Elle avait l’apparence d’une femme, à l’exception de son visage qui était double. De face, ses traits étaient fins et gracieux, mais de dos, son crâne chauve révélait une peau ridée qui se contorsionnait en une affreuse grimace. »

Danse de la Femme double Tiré d’un manuscrit lakota, réserve de Rosebud, États-Unis, vers 1890. Source : PENNEY, David W. L’Art des Indiens d’Amérique du Nord. Könemann, Köln, 1996, page 115.

Son histoire est celle des temps immémoriaux, des ancêtres, avant l’existence de l’homme tel que nous le connaissons aujourd’hui.

Comme dans bien des récits autochtones, l’envie est à l’origine des mésaventures d’Anog-Ite et des souffrances des proto-humains qui la suivent sur terre.

De nombreux psychanalystes se sont intéressés aux histoires sacrées autochtones, je songe notamment à Donald Sandner pour son analyse jungienne des cérémonies de guérison navajos.

Les mésaventures d’Anog-Ite recèlent un symbolisme qui n’est pas sans rappeler l’allégorie platonicienne de la caverne, avec une opposition entre intérieur et extérieur, obscurité des lieux souterrains et lumière resplendissante de la surface.

Cette ascension, des entrailles de la terre, vers le monde lumineux de la surface, est commune à de nombreux récits de l’Émergence. On la retrouve chez les Navajos, mais aussi chez les Pueblos, voir à ce sujet les travaux de Lucien Sebag, mort hélas trop jeune pour poursuivre ses recherches.

Double Woman, illustration de couverture de l’ouvrage du même nom de Michelle D. Burger.

La pensée structuraliste, poussée à l’extrême, a souvent réduit des récits complexes aux multiples variantes à des oppositions binaires, voir ainsi la recension faite par l’ethnologue Michel Perrin de L’invention du monde chez les Indiens Pueblo, ouvrage de Sebag publié après sa mort.

En rédigeant ce post consacré à Anog-Ite, je ne peux pas m’empêcher d’avoir une pensée pour ce jeune homme qui s’intéressait à la fonction organisatrice des mythes collectifs tout en se faisant récolteur de rêves.

Installé depuis plusieurs mois au Paraguay où il participe à une mission ethnologique, Lucien Sebag note les rêves d’une jeune femme guayaki (Aché) nommée Baipurangi. Il les analyse ensuite pour la revue Les Temps Modernes qui publie le texte final en 1964. Dans ce texte, il critique Jung et son approche des mythes par les archétypes. Je suis pourtant tentée, comme dirait Mister Geek, de sortir mon sofa en skaï, et de me pencher un peu sur le cas Sebag, en recourant à de grossiers archétypes. Paris suffoque sous un dôme de chaleur, veuillez m’excuser…

Avant d’écrire ces lignes, je n’avais jamais entendu parler des travaux de Sebag dont à vrai dire, il ne reste plus grand chose, à part de rares textes numérisés, la correspondance personnelle et les lettres échangées par ses collègues après sa mort (rassemblées dans le fond archivistique à son nom conservé au Collège de France). Les ethnologues qui l’ont connu sont presque toutes décédé.es : Françoise Héritier, Hélènes Clastres qui l’avait accompagné au Paraguay en 1963…

En 2005, un dossier spécial de la revue Gradhiva lui est consacré. A partir des témoignages rassemblés, les différentes contributions dessinent un être complexe, plein d’allant mais aussi suicidaire, en psychanalyse avec Lacan. Il mettra fin à ses jours à La Borde et Jean Oury l’évoquera dans ses souvenirs de petit vieux. [1]

Avec Sebag, la figure du double n’est jamais loin. Il y a d’abord son frère, suicidé avant lui. Le jeune chercheur était-il hanté par le fantôme de ce disparu ? Parlait-il de lui pendant les sessions avec maître Lacan ? Dans le confort feutré de la grotte analytique, Sebag a-t-il eu accès à une vérité dérangeante ? Les biographies officielles indiquent laconiquement que Lucien Sebag serait tombé amoureux de la fille de son psychanalyste, Judith Lacan, et qu’il aurait commis l’irréparable quelque temps après.

Là encore, puissance du mythe primordial, l’amour interdit, ou non réciproque. Quelque fut l’intensité des sentiments du chercheur, on s’attendrait à ce qu’il rationalise son éloignement de Judith ou les refus de celle-ci de donner suite à leur relation. Les informations sur les derniers mois de l’existence de Sebag sont parcellaires. Ici et là, on peut lire que Lacan l’aurait poussé au suicide en mettant abruptement fin à leurs entretiens. Ailleurs, d’après notamment les mémoires d’un prêtre salésien en poste au Paraguay, Lucien Sebag aurait eu des crises mystiques. [2] Enfin, d’après John Leavitt qui cite l’anthropologue Lucas Bessire qui séjourna après Sebag auprès des Ayoréo, c’est l’enregistrement de chants potentiellement dangereux qui auraient conduit à sa perte. L’un des shamans rencontrés par Bessire affirme ainsi :

« This chant was so powerful that it broke Sebag’s reel-to-reel tape recorder. In that instant, the words also infected Sebag. Before, I did not know how to put my words to one side and Luciano died because the ujñarone broke his recorder and went directly to him.” (Bessire 2014: 32). »

Le chamane Acui (clan Possoahá) exécute un chant ; à gauche, Lucien Sebag. Maria Auxiliadora, septembre-novembre 1963. © Laboratoire d’anthropologie sociale, fonds Sebag

Dans tous les cas, ce qui semble être l’une des caractéristiques du cheminement intellectuel et humain de Sebag est le motif de la rupture.

Déjà, à 20 ans, il quitte sa Tunisie natale en s’attachant à son mentor de l’époque, l’intellectuel François Châtelet qui est son professeur au lycée Carnot de Tunis.

Arrivé à Paris, il s’éloigne progressivement du parti communiste. La préface de Marxisme et Structuralisme, son magnum opus, indique :

« L’écart, pourtant, qu’il découvrit peu à peu entre l’action réelle et l’action souhaitée l’amena à douter de l’opportunité de son militantisme.

Il fallait comprendre cet écart, donc repenser la société avant de travailler à la transformer. Le structuralisme, dans la mesure où il rejoignait le courant général de la science, apparut à Sebag comme la seule alternative à la pensée marxiste; la psychanalyse et l’ethnologie fournirent des objets privilégiés à sa réflexion.

Marxisme et structuralisme, le seul ouvrage qu’il ait publié de son vivant, repense en termes philosophiques cette évolution, que l’on peut résumer comme suit.

De 1953 à 1955, Lucien Sebag, militant actif du P. C., contribua à la naissance de l’opposition communiste dans diverses cellules d’étudiants (celle de philosophie principalement). La réponse ne se fit pas attendre longtemps : la direction du Parti démantela l’opposition, qui risquait de gagner une trop grande influence au bureau politique, et créa l’U. E. C.; Sebag ne s’y inscrivit pas et poursuivit une activité clandestine. Exclu du Parti, il fut jusqu’en 1960 lié à plusieurs mouvements d’extrême-gauche. Il ne s’agissait pas pour lui d’un cheminement abstrait : certaines ruptures lui furent très cruelles.

C’est alors, vers 1956, qu’il découvrit la psychanalyse, telle qu’elle était pensée à l’époque par Jacques Lacan. C’était passer d’une histoire de la société, commandée par une infrastructure essentiellement économique, à l’histoire individuelle, régie par une autre infrastructure : celle de l’inconscient. »

Les derniers écrits de Sebag, ces notes de terrain notamment, montrent que Sebag s’éloignait également du structuralisme sans forcément renier les apports de ce dernier à sa recherche.

Quel rapport alors avec Anog-Ite ? Le rêve d’abord, et sa fonction miroir. A propos des rêves que lui a confié Baipurangi, Sebag écrit :

« Ce serait alors notre mort commune que le rêve décrirait […]. C’est sur sa mort et la mienne que Baipurangi se lamenterait. Mais il n’est pas possible d’arriver ici à une quelconque certitude. »
in Lucien Sebag, Analyse des rêves d’une Indienne guayaki.

Anog-Ite est une créature qui visite les Lakotas en rêve, notamment les jeunes brodeuses. En effet, on associe à cette créature sacrée le don de broder avec des piquants de porc-épic, technique traditionnelle très compliquée qui existerait depuis le 6e siècle. Anog-Ite est donc considérée comme la protectrice des brodeuses, réunies en sociétés, les wipata okalakiciye, et plus généralement des femmes artistes. Voir ainsi plus bas la photographie d’une oeuvre réalisée par l’artiste Oglala Molly Murphy-Adams en l’honneur d’Anog-Ite.

Rêver de la femme aux deux visages n’est donc pas forcément un mauvais présage. Les jeunes femmes qui viennent d’avoir leurs premières règles s’y préparent même dans les isnati ou loges de menstruation. Au contact de leurs aînées, grands-mères et tantes, elles apprennent comment travailler avec des piquants, ce qui leur permettra d’obtenir une vision accordée par femme-double.

Néanmoins, plusieurs chercheurs relatent aussi des cérémonies et rituels réalisés afin de se prémunir de la dangerosité d’Anog-Ite. Ainsi, chez les Blackfeet, la brodeuse se teint le visage et les mains afin de ne pas devenir aveugle ou se piquer. L’ambivalence d’Anog-Ite est irréductible, elle est, point final.

Molly Murphy-Adams, Anog Ite, 2018. Missoula Art Museum Collection.

A propos du rêve, Lucien Sebag écrivait : « Le rêve, utilisant tous les éléments qui lui sont fournis par la culture, les modifie en fonction du message qu’il véhicule, ce message prenant toute sa valeur grâce à l’écart entre le code propre à la société en question et les transformations qu’il subit au niveau individuel. Ce décalage a valeur révélante. » (Sebag, 1964 : 2197)

Pourquoi Sebag fit-il des rêves de Baipurangi une lecture mimétique de sa propre mort ? Dans le récit de la femme-double, le malheur d’Anog-Ite provient de son incapacité à se penser en dehors des commandements successifs de sa mère, de Skan (le Grand Esprit qui la bannit) puis d’Iktomi… Peut-être le grand Lucien, incapable d’opérer une synthèse entre ses différentes contradictions, aurait-il dû embrasser avec joie son ambivalence et dire merde à tous ses maîtres successifs…

Photo de Lucien Sebag, document personnel du Professor Mark Mancall, Stanford University.

Sources :

  • [1] Roulot, Danielle. « Ceci n’est pas un hommage, tout au plus un témoignage ». Chimères, 2014/3 N° 84, 2014. p.221-229. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-chimeres-2014-3-page-221?lang=fr.
  • Zaballos, Nausica. Histoires amérindiennes de rivières, de lacs et de mers, Rennes, Goater, (ISBN 9782383670544), p. 52-69.

 

  • Goyon, Marie. « Le rêve de la Femme Double. Être femme et artiste dans les sociétés amérindiennes des Plaines. » Parcours anthropologiques, no 4,‎ , p. 35-41.

 

  • Sebag, Lucien. L’Invention du monde chez les Indiens Pueblos, Paris, Éditions Maspero, 1971, posthume. Disponible sur Gallica.

 

  • Sebag, Lucien. « Analyse des rêves d’une Indienne guayaki. » Les Temps modernes 217 : 2181-2237, 1964. Lire la traduction en anglais.

 

  • [2] D’Onofrio, Salvatore. « Le discours du mythe »Gradhiva [En ligne], 2 | 2005, Autour de Lucien Sebag, mis en ligne le 10 décembre 2008, consulté le 24 mai 2026. URL : http://journals.openedition.org/gradhiva/529 ; DOI : https://doi.org/10.4000/gradhiva.529

 

  • Leavitt, John. « Baipurangi’s dreams : The interface between ethnography and psychoanalysis in the work of Lucien Sebag. »  HAU: Journal of Ethnographic Theory, Volume 7, Number 2, Autumn 2017

 

 

  • Bessire, Lucas. Behold the black caiman: A chronicle of Ayoreo life. Chicago: University of Chicago Press, 2014.

 

  • Bebbington Julia M., 1983, Quillwork of the Plains, Glenbow Museum, Calgary.
  • Powers Marla N., 1986, Oglala Women. Myth, Ritual and Reality, University of Chicago Press.

 

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