Des souris et des hommes : l’épidémie de hantavirus dans la réserve navajo en 1993

En 1993, la médecine traditionnelle navajo travailla en étroite collaboration avec l’Indian Health Service et les autorités fédérales pour trouver la cause de multiples morts inexpliquées dans la réserve.

Voilà ce que j’écrivais dans ma thèse, soutenue en 2007, à l’université Paris Sorbonne à propos de ce qui, dans la littérature médicale, fut connu sous le nom de « Sin nombre virus » (de nombreux cas furent répertoriés au Nouveau-Mexique) ou « virus without a name » :

En mai 1993, les premiers cas mortels d’une maladie qu’aucun expert ne pouvait identifier furent rapportés sur le territoire de la réserve situé au Nouveau-Mexique. Cette épidémie qui sévit entre le printemps et l’été 1993 fit 27 victimes mortelles. Leur âge moyen était de 34 ans.

L’Indian Health Service (IHS) et les instituts de recherche privés peinaient à trouver une explication : les symptômes des personnes contaminées étaient extrêmement variés. Le 2 juin 1993, constatant l’impuissance des services de santé gouvernementaux, Peterson Zah, alors président de la Nation Navajo déclara au Navajo Times : La médecine occidentale a ses limitations (…) nous allons faire appel à des hommes-médecine navajo pour nous aider à analyser la situation (…) nous n’allons pas nous contenter des statistiques rassemblées. Dans certains cas, nous devons utiliser ce avec quoi nous avons vécu traditionnellement pendant toutes ces années.[1] 

Les hataali travaillèrent main dans la main avec les médecins de l’IHS et permirent à ces derniers de trouver l’origine de la maladie. On constata une augmentation de la population de rongeurs suite à des pluies torrentielles qui avaient contribué à la croissance de la sauge et des pignons de pins, plante et graines dont se nourrissent ces animaux.

En pratiquant des tests sur les rongeurs, on découvrit qu’il s’agissait d’un virus hanta. On mit aussi en cause l’agent pathogène après avoir consulté certains récits qui décrivaient des circonstances similaires dans la mort de Navajos en 1918 et 1933. Toutes ces histoires rappelaient que les rongeurs  – habitants du monde du dehors et de la nuit – ne devaient pas cohabiter avec les humains.

Dans le passé, les épidémies avaient pu être enrayées grâce à la stricte application des rites visant à éviter tout contact avec les rongeurs. Comme dans d’autres religions, les tabous navajos concernant certains animaux ou viandes constituent une forme de médecine préventive. (…)

Dans les locaux du Center for Navajo Education, de nombreuses affichent rappellent quelles pourraient être les conséquences d’une nouvelle épidémie de hantavirus. »

Le système de santé navajo, pages 151-152.

[1] Navajo Times, 3 juin 1993.

En miroir de ce court extrait de ma thèse, le nouveau foyer épidémique détecté sur le bateau de croisière nous amène à réfléchir sur les conséquences du surtourisme.

On sait que Leo Schilperoord, le potentiel patient 0 (un ornithologue néerlandais de 70 ans), aurait visité une déchetterie en Patagonie afin d’observer le caracara à gorge blanche, un oiseau local. Les conditions de cette « excursion » (le terme revient dans les médias français et internationaux) posent problème.

Lors de mes voyages dans la réserve navajo, foyer endémique de l’hantavirus, les non natifs étaient constamment alertés sur les dangers potentiels à prélever des pierres, des fleurs, ou tout autre élément ayant pu être souillé par des excréments ou des sécrétions de rongeurs, de chiens de prairie etc… De la même manière, il était recommandé de boire de l’eau en bouteille, de ne pas se baigner dans les lacs et ruisseaux, et de consommer des aliments préparés avec soin. Partout, des affiches mettaient en garde contre les rongeurs. Aux USA, en dehors de la réserve navajo, d’autres territoires sont touchés comme la Louisane avec comme vecteur le rat des marais, ou la Floride avec le Sigmodon (ou rat du coton).

Comment donc expliquer que dans cette région des Andes, connue pour être l’une des régions du globe les plus à risque pour la contamination par hantavirus, une sortie ait été programmée dans une déchetterie, habitat usuel de milliers de rats ?

Comment cohabiter avec les animaux sauvages ? Comment les observer sans les déranger ? Répondre à ces questions permet de réfléchir aux réponses coordonnées (qui doivent intervenir en amont des premiers cas) face à la menace posée par l’existence de réservoirs de virus dans les espaces naturels.

Sources :

 

Facebooktwitterlinkedinrssyoutube

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.