Au début de l’été, j’ai eu le privilège de découvrir au centre Wallonie Bruxelles le dernier film réalisé par Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter puis de discuter avec elles, en compagnie d’autres chanceux, à la terrasse d’un café.
Les recommencements est un titre à la fois mystérieux et plein de promesses qui sied admirablement à ce film animé d’une énergie tranquille mais déterminée. Au fil de l’eau – de nombreuses séquences sont tournées dans la réserve Yurok, les pieds dans la rivière Klamath – se joue une étrange rencontre entre deux européennes – plus toutes jeunes – et un vétéran du Vietnam, blessé à vie mais pas encore abattu.
S’il met en lumière des enjeux écologiques et politiques (l’appropriation des ressources naturelles des Native American par le gouvernement fédéral nord-américain, le traumatisme des anciens combattants), le film narre les voyages intérieurs des différents protagonistes. Au contact d’Al Moon, parfois blagueur, têtu ou imprévisible, les deux femmes, réalisatrices et monteuses, acceptent de lâcher-prise, de se laisser porter par les conséquences de cette nouvelle amitié. Elles pressentent qu’il y a derrière son histoire personnelle, un récit plus large, peut-être communautaire, à raconter. Mais, dans leur manière de filmer, elles se refusent à enfermer Al dans le rôle du vieil Indien qui ressasserait ses souvenirs emplis de violence, d’alcool et de désillusions.
Les recommencements est l’histoire d’un cheminement mutuel : de l’Europe aux USA, du passé au présent, tout en se projetant dans l’avenir, de la Californie à l’autre bout des USA, jusqu’au bar où se retrouveront les anciens compagnons d’armes d’Al Moon. Il faut prendre le temps de parcourir cet immense territoire, de l’ouest vers l’est, en traversant des paysages abîmés qui se font le témoin de l’action humaine sur la Nature puis de la désindustrialisation, devenant ainsi le miroir de l’envers du rêve américain. Al Moon, le soldat qui risquait d’être pris pour un ennemi Vietnamien, prend à rebours le cheminement du cowboy en quête d’ouest sauvage. Il baisse les armes pour se pardonner à lui-même.
Les recommencements est aussi une méditation sur les allers-retours du saumon, animal emblématique de la tribu Yurok. En se réappropriant de nombreuses terres le long de la rivière et en faisant sauter les barrages qui empêchaient les saumons de revenir, la tribu Yurok panse les plaies du passé et réunit les conditions nécessaires pour envisager un meilleur futur.
En s’effaçant derrière Al (les deux femmes sont le plus souvent en hors-champ), les réalisatrices laissent le vétéran reconstituer par les bribes du langage sa propre histoire, au-delà de la colère et des non-dits. Crédité comme co-auteur du film, Al Moon nous entraîne dans un récit intime qui résonne en nous très longtemps, portant l’espérance qu’en dépit des blessures, il est toujours possible de recommencer, au hasard d’une rencontre vraie.
Les Recommencements
Réalisé par Isabelle Ingold, Vivianne Perelmuter • Écrit par Al Moon, Isabelle Ingold, Vivianne Perelmuter.
France, Belgique • 2025 • 87 minutes • Couleur
Au cinéma le 21 octobre
2026 • Festival de cinéma En ville ! • Bruxelles (Belgique) • Grand Prix
2025 • Traces de Vies • Clermont-Ferrand (France) • Prix de la création
2025 • RISC – Rencontres Internationales Sciences et Cinéma • Marseille (France) • Prix du jury longs-métrages
2025 • RIDF – Festival Internazionale del Documentario di Roma (Rome International Documentary Festival) • Rome (Italie) • Prix du meilleur documentaire international
2025 • Escales Documentaires • La Rochelle (France) • Prix du public






