La fac : ton univers impitoyable ! A propos de Chercheurs, le premier film d’Aurélien Peilloux

Souvent, quand on me contacte pour me proposer de participer à des salons du livre, ou lorsque des journalistes essaient d’y voir plus clair dans mon parcours, la même question revient : « Mais pourquoi enseignez-vous dans le secondaire ? Ne regrettez-vous pas de ne plus être à la fac ?  » Sans rentrer dans le détail des processus de recrutement dans le supérieur, et pour être franchement honnête, je réponds toujours « c’est un choix personnel, j’ai préféré retrouver une certaine liberté. » Il y a quelques jours j’ai reçu le carton de presse d’un premier film d’un tout jeune réalisateur, Aurélien Peilloux, fraîchement diplômé de la Femis. Et ce jeune homme, comme moi dans le passé, a été membre d’un labo de recherche dans le cadre de son allocation de thèse. Son film s’intitule « Chercheurs » et le pitch est on ne plus clair, rappelant le générique d’une célèbre série TV des années 1980. Dallas, ton univers impitoyable.

Agathe, 23 ans, chimiste brillante et passionnée, rejoint un prestigieux laboratoire parisien pour sa thèse. Son rêve de devenir une grande chercheuse est en passe de devenir réalité mais elle va devoir composer avec une directrice de thèse toxique et des collègues hostiles. Dont le flamboyant Charles qui ne compte pas lui rendre la vie facile… »

Loin de moi de m’identifier à Agathe. Tout au long de mon parcours étudiant, puis en thèse, j’ai connu des personnes formidables, sources d’inspiration, que ce soit à la Sorbonne (le professeur Pierre Lagayette, les membres de la famille Granjoux qui enseignaient la traduction et la littérature, je me rappelle ainsi avec émotion des cours sur Sherwood Anderson) ou ensuite à l’EHESS.

J’ai reçu de nombreux financements pour des déplacements à l’étranger, j’ai eu l’occasion d’être invitée à présenter des articles à des colloques qui dans le monde académique ont marqué durablement (je pense notamment au colloque Le Genre : quel défi pour la psychiatrie ?, l’un des premiers sur cette thématique, qui s’était tenu à l’université Paris Descartes en décembre 2013 à l’initiative de Jean-Christophe Coffin, Silvia Chiletti et Francesca Arena) etc etc… Pourtant, en lisant le dossier de presse du film Chercheurs, je ne peux m’empêcher de partager l’opinion du réalisateur.

Le monde académique, qui devrait être un lieu où seule importe la recherche, est comme tant d’autres secteurs professionnels gangrené par les égos surdimensionnés et les comportements toxiques nuisant au bien-être des équipes. Il n’est pas rare de constater que des candidats avec peu d’expérience ou d’expertise sont recrutés alors que le candidat ayant exercé depuis des années dans des labos prestigieux (je songe ainsi à une collègue quadrilingue, avec plein de publications, qui était passée par le Wellcome Trust à Londres et le Max-Planck Institute à Berlin) sont écartés (et retournent enseigner dans leur pays dans le secondaire !)

Si certains spécificités du milieu académique (entre-soi, recrutement non anonymisé, volume trop important de thésards) favorisent les relations de pouvoir engendrant harcèlement, burn-out et rivalités, ces dernières sont bien présentes partout, y compris dans des organisations (syndicats), ou milieux (monde du livre, culture) censés favoriser les valeurs de justice, de créativité et de progrès.

A l’heure où les lycéens manifestent, où la colère gronde de toute part, j’aurais tendance à donner ce seul et unique conseil à tout jeune débarquant sur le marché du travail : « Si vous intégrez une équipe où l’on ne cesse de vous promettre de meilleures conditions de travail, de salaire ou de vie familiale, mais que celles-ci n’adviennent jamais, y compris lorsque vous redoublez d’efforts et que vous ne comptez plus vos heures supplémentaires et votre investissement personnel, fuyez. »

On me rétorquera qu’aujourd’hui, ce n’est plus les Trente Glorieuses et que l’époque de mon grand-père (qui me disait : « Je me fâchais avec mon patron, je lui disais ‘C’est moi qui me casse’ et je retrouvais un emploi au coin de la rue ») est révolue.

C’est juste, mais tout travail mérite rémunération. Et tout travail mérite gratification et respect de la part des supérieurs hiérarchiques. L’un des derniers avantages de l’éducation nationale est qu’elle rémunère (mal) toute heure de travail supplémentaire. Bien entendu, les missions se multiplient, la charge de travail, lorsque l’on est professeur principal, tuteur de stagiaire, référent numérique, etc n’arrête pas d’augmenter mais, le fonctionnement restant finalement assez comptable, chaque heure supplémentaire est déclarée, puis due.

L’accès à l’Education Nationale, essentiellement via recrutement par concours, où l’identité du candidat est anonyme, préserve aussi les enseignants du népotisme ou des abus de pouvoir au moment des processus de recrutement et de mutation. Et puis, s’il y a des chefs (hommes ou femmes) de direction autoritaires, ils sont impopulaires et peu de chance que des phénomènes d’emprise ou de promotions canapé puissent s’installer.

L’organisation vertueuse est celle qui ne vous culpabilise pas et vous offre la possibilité de vous épanouir en manifestant vos qualités professionnelles sans sacrifier votre santé ou votre vie familiale.

Donc avis aux journalistes qui me demanderaient mais pourquoi…? lisez ce post ou allez voir le film d’Aurélien Peilloux qui sortira en janvier 2027.

Laissons maintenant parler Aurélien Peilloux :

Être chercheur fut longtemps pour moi un idéal. Je me suis passionné pour la physique quantique, qui a fait l’objet de mon premier master. Puis j’ai fait un second master en biophysique, qui m’a permis d’intégrer un laboratoire de l’Institut Curie. Plus j’avançais cependant, plus le monde de la recherche me décevait par certains aspects. J’avais, par exemple, constaté que beaucoup de chercheurs s’affranchissent des questions éthiques pour publier à tout prix. Il y a aussi beaucoup de rivalités. Par ailleurs, l’approche scientifique suppose que le chercheur se coupe du monde qu’il observe. Cette césure me chagrinait, car ce qui m’intéresse, c’est justement la communication entre le chercheur et le monde, la place de l’intuition et des émotions dans ce face–à–face.

 

À l’origine de ce scénario, il y a une histoire qui a bouleversé le jeune homme plein de foi en la science que j’étais : un jour, deux chercheurs se sont battus en s’envoyant au visage quantité de produits chimiques dangereux. Ils ont dévasté leur labo, les pompiers sont arrivés… Cela m’a beaucoup questionné : comment deux chercheurs pouvaient–ils parvenir à un tel degré de détestation ? M’est venu le personnage d’Agathe, qui débarque à Paris pour sa thèse, découvre le monde scientifique et traverse la noirceur qu’on peut y trouver parfois.

 

Pour écrire les scènes, outre mes souvenirs, je me suis appuyé sur le témoignage de plusieurs jeunes chercheuses qui avaient vécu un cauchemar durant leur thèse – ce qui est hélas très fréquent. J’avais aussi en tête l’histoire tragique de mon ancienne professeure, qui s’est suicidée dans son labo. Cela en dit long sur le climat qui peut régner dans certains lieux de travail, que ce soient des labos scientifiques ou des entreprises privées. En début de film, apparaît le carton « inspiré de faits réels », car je n’ai rien inventé : tout ce qu’on voit, tout ce que les personnages expriment, je l’ai vécu ou entendu, comme l’histoire du mathématicien qui empoisonne un matin la cafetière de ses collègues…

Copyright Delante Melocoton

 

 

 

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