Il y a des jours où le passé vient vous frapper en pleine gueule, tel un boomerang. Une manière de vous rappeler que l’effet papillon, ce n’est pas juste un concept créé pour pimenter les documentaires scientifiques mais, que chaque petite action finit par avoir une myriade de répercussions comme autant d’ondes à la surface de l’eau…
Début juin, je reçois un mail de Nan Yamane. « Je serais à Paris à la fin du mois, j’espère que l’on pourra se voir. » Le nom me dit vaguement quelque chose, et en lisant la suite du mail, je suis transportée 16 ans en arrière ! Putain, je commence vraiment à me faire vieille, je songe alors.
Il y a donc près de 20 ans, Nan (California State University Northridge) et moi tentions de retracer l’itinéraire mouvementé de l’insaisissable Wilma Wilson.
J’ai toujours eu une passion pour les années 1930 et Wilma m’apparaissait le type même de nana avec qui j’aurais aimé être amie à cette époque.
Libre, courageuse, ironique : elle avait eu 20 ans dans les années folles et elle comptait bien continuer à s’éclater les décennies suivantes. Sauf que… l’Amérique avait changé et que la mode n’était plus aux flappers, ces jeunes femmes dans le vent, qui portaient les cheveux courts, conduisaient de belles cylindrées et dansaient jusqu’à ne plus tenir debout.
Le Puritanisme est de retour et l’on voit d’un mauvais œil les femmes qui multiplient les conquêtes et entendent vivre leur sexualité librement.
Qu’importe ! Wilma a un objectif dans la vie et elle consacre toutes ses forces à l’atteindre. La jeune femme qui a compris que sa plastique peut la mener loin essaie de percer à Hollywood. Adolescente, elle a été membre du Los Angeles Ballet Company, ce qui lui a permis d’entre-ouvrir certaines portes.
Elle adore nager : elle participe donc à des ballets nautiques filmés, elle est aussi la doublure de plusieurs stars, vues de dos ou de profil.
Wilma vit au-dessus de ses moyens. Au départ, c’est sa mère, divorcée de son père, qui l’encourage à fréquenter les soirées où elle a des chances de rencontrer le gratin d’Hollywood.
Sauf que Wilma devient alcoolique. Et au lieu de faire parler d’elle pour ses rôles, elle se retrouve dans les entrefilets du Los Angeles Times qui relate ses multiples arrestations pour conduite en état d’ébriété. Et sa mère, craignant qu’elle ne porte atteinte à sa propre réputation, décide de la faire interner au CAM. (Camarillo State Hospital)
C’est Larry Harnish, à l’époque journaliste pour le Los Angeles Times et expert de l’affaire du Dahlia Noir, qui me lance sur la piste de Wilma.
Il a un faible pour les starlettes victimes de la folie des hommes. Il me donne accès aux archives du Los Angeles Times, m’envoie une quantité incroyable d’articles numérisés… et surtout il m’offre un exemplaire du manuscrit de Wilma, publié après son internement au Camarillo Hospital et intitulé « They call them Camisoles »
A l’époque, il existait très peu de copies de ce livre qui depuis a été numérisé, et peut désormais être lu ici.
C’est un livre très bien écrit, qui regorge d’informations sur cet hôpital-fantôme (car détruit depuis), il se lit vite et surtout il est à mourir de rire ! Il est agrémenté de petits dessins satiriques qui tournent en dérision tous les rituels de passage au CAM : arrestation en Cadillac (nous sommes en Californie), pseudo – romance avec un beau docteur, confidences sexuelles face à un psychanalyste lubrique…
Je m’appuierai donc dessus pour présenter mes recherches lors de nombreuses conférences, séminaires (à Paris, Londres, Cologne…) Pour mes liens académiques avec Wilma, voir mon précédent poste, rédigé en anglais à propos de mes textes académiques.
Ami.es lecteurs / lecteurices, je vous rassure. Je ne bois pas, à dire vrai, je n’ai jamais aimé boire. A part une bonne trappiste aromatisée à la framboise ou à la pêche. Bref, je me suis intéressée à Wilma, non parce que je partage avec elle un goût immodéré des liqueurs, mais parce que son parcours – ô combien tragique – illustre plusieurs choses :
- l’internement forcé de personnes considérées comme déviantes à l’époque (Wilma s’était mariée deux fois, s’affichait avec plein d’hommes, buvait…)
- le retour du Puritanisme après la Prohibition, et surtout, à Hollywood, l’apparition du code Hays qui moralise ses acteurs et actrices à l’écran et hors écran
La dynamique de Wilma avec sa mère, à la fois manipulatrice et dominante, est aussi très intéressante. Wilma avait manifestement grandi dans une famille dysfonctionnelle, elle avait suivi les conseils de sa mère à la lettre, et lorsque ceux-ci ne portèrent pas leurs fruits, elle devint le mouton noir de la famille.
Wilma tint une petite revanche à la parution de son livre qui bénéficia d’une excellente critique dans le Los Angeles Times.
Hélas, elle est rattrapée par ses vieux démons. Après une soirée un peu trop alcoolisée, elle est retrouvée morte nue, chez elle, atrocement battue, la tête complètement explosée à force de coups. Il y a de multiples traces de sang sur les murs. Un exemplaire de They Call Them Camisoles gît sur le sol, ouvert. Pour annoncer sa mort, on publie une vieille photo d’elle, très peu flatteuse. Les ravages de l’alcool se lisent sur son visage bouffi.
C’est un jeune homme, Michael Strigano, un soldat de 10 ans son cadet, qui est arrêté.
A son audience, il refuse de prendre la parole. Charles Mokos, un ami, du même âge, qui l’avait accompagné jusqu’au domicile de Wilma indique : « J’ai entendu un premier coup. J’ai dît à Strigano d’arrêter. Il m’a répondu ‘Je connais ce genre de filles. Je sais comment les traiter.' » Mokos quitte le domicile de Wilma, la laissant seule avec Strigano.
Wilma Wilson meurt le 3 juin 1943, à 31 ans (ou 34 d’après les données du recensement), au 31 Sixth Court, Hermosa Beach. Wilma Wilson. Fin de partie.
Je poste cette vidéo de LCD Soundsystem (avec Sissy Spacek and David Strathairn) car malgré l’horreur de certaines archives consultées entre 2009 et 2011, ce fut une superbe époque pour moi. Par un curieux hasard, je retrouvais l’homme qui allait devenir le père de mon fils, et qui était à l’époque détaché à l’Académie des Sciences.




